Le Gourmet Solitaire est un manga (on a droit au "Attention ! sens de lecture original. Cet ouvrage se lit de droite à gauche" de rigueur), mais un manga adulte : contemplatif, lent et patient, pas de ceux qu'on dévore jusqu'au strabisme convergent ou divergent. Mieux vaut avoir les yeux en face des trous.

La BD est constituée d'une série de courts chapitres aux titres superbes, je ne résiste pas à en égrener quelques-uns : "Saucisses 'viennoises' au curry au stade Jingû (arrondissement de Shibuya, Tôkyô)" ou "Des nouilles de blé tendre 'Udon' de Sanuki sur la terrasse d'un grand magasin d'Ikebukuro (arrondissement de Tôshima, Tôkyô)" et encore "Manjû" grillés à Takasaki (département de Gumma)".

À chacun de ces chapitres, on trouve une case au moins qui reproduit en image ces curiosités culinaires; à défaut du plaisir de les avoir en bouche, on a le plaisir, sans doute le plus approchant, de la précision la plus simple dans l'énumération des menus, des plats et des variations de préparations, dans l'indication du lieu et du moment, et dans leur dessin strictement réaliste.



Ce serait un peu court, monsieur, s'il ne s'agissait que de ça ! Il s'agit de plus, mais pas de beaucoup. Le gourmet du titre n'est pas vraiment un héros. Il fait du commerce, voyage un peu pour son travail, n'aime pas boire d'alcool, est hétérosexuel, sait se défendre, et basta. Pour le reste, il n'est saisi que dans les moments où il doit faire face à cet impératif extrême : manger. Alors il se balade dans les rues du quartier où il se trouve, se choisit un restaurant ou une gargotte, et mange.

Il est absolument charmant de suivre ses intérêts pour tel ou tel plat, ses fringales soudaines, ses désirs impérieux de déguster telle recette et aucune autre ou au contraire de se laisser aller à la découverte. Le plaisir est accru par les yeux et les oreilles grandes ouvertes du personnage sur ce qui l'entoure alors qu'il attend son plat, ou après qu'il le digère. Dans un train qui quitte la gare de Tokyo, dans un boui boui d'Osaka (et les gens d'Osaka, aux yeux d'un tokyoïte, sont vraiment singuliers : ils rient), etc. Il arrive aussi au bonhomme de rêvasser et de se souvenir.



Le Gourmet Solitaire est donc un manga très recommandable, à déguster dans le calme, avec une disponibilité sereine : là, il dégage toute sa saveur. Taniguchi a aussi dessiné un Homme de la Toundra très chouette, sur les traces de Jack London. Taniguchi a dessiné d'autres mangas dont je suppute qu'ils sont aussi très bien. À vous de me le dire...