Le samedi, c'est l'art d'écrire
Par Jean-Baptiste le samedi 2 mai 2009, 21:39 - Livres en papier - Lien permanent
Je persévère dans la littérature dure du réel. Une page de prose, mais belle figure de l'écriture.
Il s'agit du bref texte introductif aux Récits de la Kolyma, écrits par Varlam Chalamov à son retour des camps russes.
Les récits qui font suite sont à l'avenant : réalistes sur le presqu'inimaginable. Des tranches de vifs sur le terrain par excellence du XXème siècle : le camp.
SUR LA NEIGE
Comment trace-t-on une route à travers la neige vierge ? Un homme marche en tête, suant et jurant, il déplace ses jambes à grand-peine, s'enlise constamment dans une neige friable, profonde. Il s'en va loin devant : des trous noirs irréguliers jalonnent sa route. Fatigué, il s'allonge sur la neige, allume une cigarette et la fumée du gros-gris s'étale en un petit nuage bleu au-dessus de la neige blanche étincelante. L'homme est reparti, mais le nuage flotte encore là où il s'était arrêté : l'air est presque immobile. C'est toujours par de belles journées qu'on trace les routes pour que les vents ne balaient pas le labeur humain. l'homme choisit lui-même ses repères dans l'infini neigeux : un rocher, un grand arbre ; il meut son corps sur la neige comme le barreur conduit son bateau sur la rivière d'un cap à l'autre.
Sur la piste étroite et trompeuse ainsi tracée, avance une rangée de cinq à six hommes. Ils ne posent pas le pied dans les traces, mais à côté. Parvenus à un endroit fixé à l'avance, ils font demi-tour et marchent à nouveau de façon à piétiner la neige vierge, là où l'homme n'a encore jamais mis le pied. La route est tracée. Des gens, des convois de traîneaux, des tracteurs peuvent l'emprunter. Si l'on marchait dans les pas du premier homme, ce serait un chemin étroit, visible mais à peine praticable, un sentier au lieu d'une route, des trous où l'on progresserait plus difficilement qu'à travers la neige vierge. Le premier homme a la tâche la plus dure, et quand il est à bout de forces, un des cinq hommes de tête passe devant. Tous ceux qui suivent sa trace, jusqu'au plus petit, au plus faible, doivent marcher sur un coin de neige vierge et non dans les traces d'autrui. Quant aux tracteurs et aux chevaux, ils ne sont pas pour les écrivains mais pour les lecteurs.
1956
Varlam CHALAMOV, Récits de la Kolyma.
Commentaires
"- Votre jeune ami, dit Chamfort, ne connaît rien au monde, il ne sait rien de rien.
- Oui, répondit Rivarol, et il est déjà aussi triste que s'il savait tout."
Tu es dans la légèreté de Vila-Matas, coquin !
Cette littérature de la fantaisie est sans doute la plus grande. En même temps, à la lecture, je trouve qu'elle ne se goûte qu'à la sauce shakespearienne : des tragédies tragiques (il faut y passer), des comédies comiques (il est bon d'y passer aussi) et finalement des fantaisies légères qui sont la somme de celles-ci et celles-là.
Bref : ce qui est léger ne l'est que relativement au lourd.
Qui du plus lourd, kilo de plume ou kilo de plomb ?
Le plomb, évidemment. Les scientifiques ont toujours tort.
Sont-ils absents, eux aussi ?