Il y en a un qui n'est jamais sorti de l'arbre-câble, et dont on dit qu'il y demeure encore, installé comme au milieu du salon des âmes. On dit aussi qu'il n'est plus à proprement parler à l'intérieur de l'arbre, mais qu'il est passé de l'autre côté. Comme dans beaucoup de contes, il y a cette idée de derrière la porte, d'une autre réalité qui nécessite un passage initiatique pour y accéder. La vérité est à prendre quelque part au milieu des deux propositions, comme souvent. En effet, ce quelqu'un s'est laissé absorber par le sol spongieux de l'arbre-câble, mais il n'en est pas pour autant digéré. C'est qu'il avait en lui quelque chose d'indigeste, d'impossible à assimiler. je le connaissais avant qu'il n'aille se fourrer dans la gueule du diable, façon de parler. On peut dire sans paraître ridicule il me semble, qu'il avait déjà ce truc, cette attitude étrange de qui est ailleurs en même temps qu'il est là. Certaines de ses phrases ne se terminaient jamais, et il me fallait sans cesse les continuer à sa place, pour qu'elles ne sombrent pas sous nos pieds. Ses regards partaient parfois loin derrière vous, et il avait alors comme une espèce de masse cotonneuse qui se tortillait autour de lui. Attention, je ne vous parle pas d'un quelconque messie ou autre ânerie typiquement humaine ! Non, je vous parle de ce mec, la tête dans les étoiles, qui un jour a disparu en entrant dans un arbre et qui continue d'être là sans avoir à apparaître. C'est après un évènement particulier que j'ai pris l'initiative de lui parler de l'arbre-câble. J'ai décidé de lui en parler car je sentais qu'il avait une certaine affinité avec l'arbre-câble, comme une parenté. Ce qui est impossible bien entendu, on ne peut avoir aucune apparenté avec un arbre, encore moins avec un arbre-câble, néanmoins ils me paraissaient être de la même graine, du même bois. Cet évènement s'est passé dans un vieux hangar, qui nous servit quelque temps de local de répétition, puis qui finit par être abandonné comme toute chose qui passe entre les mains des hommes. Dans ce hangar, nous aimions aller passer du temps, nous asseoir sur les bidons et observer la boue absorber nos chaussures. En effet, le sol y a toujours été humide, comme si sous le hangar passait une nappe phréatique pré-historique. Nous y ressassions nos anciens échecs, nos anciennes victoires. Et il y eut alors cet évènement, ce bouleversement de la réalité, ce chamboulement qui me poussa à évoquer l'arbre-câble à mon ami. C'était à lui de parler, il commençait à reprendre sa respiration, à remplir ses poumons pour faire une phrase gigantesque, lorsque de sa bouche s'échappa un nuage. Bon, ça peut paraître idiot dit comme ça, mais lorsque le nuage s'alongea sur l'ensemble de la surface du hangar, nuage épais et tuberculeux stagnant à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol, sans cesse sortant de la bouche ouverte et muette de mon ami, je pensai à lui indiquer la direction de l'arbre-câble. Son absorption ne me surprend pas. Il était fait pour ça.