Plongeons maintenant dans l'écorce de l'arbrecâble. La peau dans laquelle nous nous introduisons est d'une profondeur étourdissante. L'écho de nos respirations semble enclencher une mécanique archaïque, sérielle et paradoxale. Mais point de soufre, d'azote ni de carbone. Uniquement cette espèce de glace aérienne, volatile et gazeuse. On y attrape le goût de la neige sur le bout de la langue. On y capte le soubresaut, la saccade du vombrissement terrien. C'est que le territoire que nous venons de pénétrer est le prolongement troglodyte de nos égarements. Les étincellements ont ici la puissance solaire de nos gouffres, la limite invisible de nos sécrétions racornies. Il se raconte que l'amibe s'y sent vieille, tant la durée semble s'y dérouler à rebrousse-temps. Etant donné que les ondes y retrouvent leur grâce, on s'y trouve à peser la lumière, à savourer les sons, à palper les courants d'air. mais il faut surveiller ses semelles ! En effet, il est un phénomène que certains appellent l'enracinement primal, qui est cette renaissance de la matière. Toutes les molécules de vos attributs sentent la liberté leur traverser l'épaisseur, et tendent à franchir l'impensable. On se doit alors de ne pas rester immobile, sous peine de se retrouver planté dans le décor. Cette cristallisation peu commune en a surpris plus d'un, qui se sont retrouvés ingérés prématurément par l'organisme de l'arbrecâble. Bien qu'à moitié dévoré, on raconte que leur visage garde l'expression de la sérénité : c'est qu'ils ont enfin trouvé leur place, dans le placenta électrostatique, où l'éticelle est une caresse, le grésillement une douceur, le tranchant une étoffe, le corps un appendice. Enfin, sachez qu'on n'entre pas comme dans un moulin à l'intérieur d'un arbrecâble. Il faut pour cela s'être emparé de l'objet le plus ancien vous appartenant, l'avoir réduit en miette puis l'avoir ingéré. Ainsi, l'écorce s'ouvrira à vous, et vous pourrez parcourir les méandres de l'enracinement.