... Il avait eu l'idée génialement saugrenue d'acheter un carnet pour s'en débarrasser le plus vite possible.

Le principe en était le suivant : La première page contenait le mode d'emploi, où était expliqué l'usage du carnet. Le reste était vide et ne demandait qu'à être rempli. En effet, il était indiqué qu'en aucun cas le possesseur du carnet ne devait le garder plus de quelques jours.
Chacun pouvait bien y inscrire ce qui lui passait par la tête, ou par ailleurs. Le but du jeu était de respecter les écrits des autres, et de passer le carnet, une fois gribouillé, à une personne de confiance. Ainsi le carnet devrait un bon bout de chemin.
Là où la confiance était mise à rude épreuve, c'est que la dernière page contenait l'adresse du professeur Klatentwiz. Ainsi, le dernier gribouilleur devrait gentiment le renvoyer à son propriétaire.

A l'époque, j'avais trouvé l'idée superbe, mais croyais peu en un possible retour du carnet. Et pourtant, le voilà qui réapparaissait. Le professeur m'expliqua que lui-même avait oublié son existence lorsqu'il le trouva dans sa boîte aux lettres.

Mais trêve de commentaires, je l'ai là, sous les yeux, et je m'en vais vous lire quelques passages.

12 mars 2007, Libourne

Marco a perdu les piles ! Nous ne pouvons plus nager dans l'aquarium. J'ai bien pensé à inventer une échelle flottante, mais rien n'y fait, elle coule. j'ai peur que nous descendions en deuxième division. déjà la dernière fois, nous avons frôlé le drame. Mais la session de rattrapage nous a maintenu dans la sphère. Je pense que cette faiblesse a joué en notre défaveur cette année. Mais comme on dit, demain est un autre jour. Et demain, nous aurons des piles !

2 Avril, Lannemezan

Bonjour, j'ai 14 ans et je m'appelle Magda. Je trouve super cette idée de carnet voyageur. C'est Lili, ma tante, qui me l'a passé. Ca serait génial si plein de gens faisaient ça ! Il y en aurait partout. Moi, j'ai pas beaucoup de trucs à dire. C'est pas que je suis bête, mais je sais pas dire les choses qui me passent par la tête. J'ai essayé d'avoir un journal intime, mais j'y arrive pas. C'est con, mais dès que je l'ouvre, je trouve rien à écrire dedans. Et dès que je le ferme, j'en ai plein ! Je pourrais vous faire un dessin, mais je sais pas dessiner. Le truc que j'aime bien faire, c'est des poésies, alors je vais en mettre une.
Bisous à tous.

Sous le champ
Derrière la bâtisse dont la porte est un trou
On trouve un peu de tout.
Des chewing-gums de l'Enfer,
Des porte-manteaux verts,
Du potage espagnol,
Un masque de guignol.
Quand j'y plonge la main, j'aime bien
Car je ne sais jamais ce qui en sortira.

Magda.

29 avril, Irun, Roger Perez.

L'idée est étonnante, pleine de grâce, gratuite et entière. Pour un vieux monsieur comme moi, c'est touchant de voir que les jeunes savent encore s'amuser intelligemment, si c'est bien d'un jeune qu'est né le projet. Je ne vois pas comment un adulte pourrait avoir une idée pareille.
Je peux vous assurer qu'un vieil homme est très attentif à tout ce que fait, pense et dit la jeunesse. Derrière nos enveloppes de mourrant, nous avons le souvenir sans cesse dynamique de ce que nous avons été : des jeunes comme vous. La petite Magda m'a passé le carnet car je suis son grand-père et que je l'aime. Derrière ce geste, je vois un symbole splendide. Autant que nous transmettons, on nous transmet. Par contre, je ne m'essaierai pas à la poésie, la petite Magda le fait très bien.

17 mai, Chambéry.

Mon premier est sous la semelle.
Mon deuxième est ici présent.
Mon troisième sort du ver.
Mon quatrième sort de l'être blessé.
Mon cinquième se boit chaud, et sans accent.
Mon tout vous y êtes.

18 juin, Glasgow.

Et bien moi, grand monsieur du monde des mort-nés, je vous le dit : le monde pue !

25 juin, Mayenne.

Je suis entrain de lire Les îles, de Jean Grenier. Je vous mets un passage du chapître L'Inde imaginaire.

L'Humanisme est une invention hellénique, fait remarquer Sylvain Lévi. Entre la cité et la caste, pas de commune mesure. La cité est régie par une loi qui exprime une volonté générale et humaine; la caste par une loi religieuse venue d'en haut, et qui varie à l'infini suivant les castes. Le Grec divinise l'homme dans ses limites et ainsi ne perd pas contact avec l'absolu; allant plus loin, l'Européen actuel divinise l'homme dans ce qu'il a de commun avec tous les hommes et passe de l'humanisme à l'humanitarisme. Mais l'un et l'autre sont incompréhensibles à l'Hindou claustré dans sa caste et qui ne se soucie d'atteindre autre chose que par l'approfondissement et non par l'extension de son être. De là la marque distinctive de l'Inde. Elle s'est toujours dérobée à toute influence, bien qu'elle fût conquise. Elle a eu une ambition et une seule : s'exclure du monde. Absorbée dans son rêve (insensée pour un occidental et stérile) elle demeure immobile, dédaignant la vie humaine qui, pour elle, n'est qu'un vol de moucherons balayés par le vent.

Ainsi continuent les paragraphes du carnet.
Je n'ai pas fini de le lire. Si ça vous intéresse, je vous le ferai passer.
A bientôt.
Monsieur Proligère.