De son vrai nom Gian Alfonso Pacinotti, né à Pise, cet italien de 44 ans a commencé à publier des bandes dessinées dans un journal satyrique italien en 1994. Il enchaîne ensuite avec des histoires courtes et des films, jusqu’en 2002, date à laquelle il commence à travailler avec la maison d’édition de Bologne, Coconino Press. Cette collaboration se traduit en 2003 par un recueil de nouvelles intitulé Extérieur Nuit.
C’est avec sa première histoire longue, Notes pour une histoire de guerre, parue en France en 2005 chez Actes Sud et primée en 2006 à Angoulême, que Gipi accède à la notoriété.

Le récit est relativement simple : en zone de guerre, trois jeunes mecs aux personnalités différentes vont être amenés à faire des rencontres qui changeront leurs vies. Il y a le petit, fort en gueule, potentiellement violent ; l’orphelin pas trop sûr de lui qui est en quête d’une famille ou de quelqu’un à admirer, et il y a le narrateur : un jeune issu de la classe moyenne, moins violent et moins courageux, qui suit le groupe sans trop savoir pourquoi. Là où ça se complique, c’est que le dessin en noir et blanc (point fine + lavis) ajoute une ambiance incroyable. On dirait que le ciel est bas, que la lumière est particulière, un peu comme dans les images des reportages sur la guerre en ex-Yougoslavie. Il faisait gris dans mon salon, quand je lisais cette histoire.
Gipi intègre dans son histoire divers procédés narratifs. Le premier est propre à l’image : sans que cela soit systématique, il alterne entre lavis, dessin sans remplissage pour les souvenirs du narrateur ou pour les images vues à travers une caméra, et un mélange entre les deux lorsque le narrateur imagine des choses. Le second procédé narratif, celui qui m’a fait accrocher, c’est qu’il parvient avec légèreté à cumuler dans une même case les dialogues et les commentaires du narrateur. Le troisième point, celui qui m’a achevé, ce sont les dialogues en eux-mêmes. Coupés au couteau. Comment dire beaucoup en peu de mots.
Grâce à l’alchimie entre ces dialogues et l’atmosphère assez sombre qu’il crée, Gipi parvient à faire naître des personnages complexes, vivants, jamais coupables ou victimes.


Cette histoire n’a pas de morale. Elle n’est pas cantonnée à un lieu ou à une période. Elle n’est pas close, et beaucoup de choses demeurent non dites. C’est le récit d’un parcours. Les personnages évoluent, et c’est pour cela qu’ils ne sont pas faciles à oublier. Dans ma tête, avant de relire ce récit pour écrire cette chronique, j’avais associé ses protagonistes avec le personnage central du film de Xavier Beauvois N’oublie pas que tu vas mourir.



Après ce choc initial, j’ai attendu quelques mois, le temps que mes yeux reviennent à leur place, et je suis allé farfouiller partout en ville pour trouver autre chose de cet auteur. Coup de bol, son nouveau bouquin, S, venait de sortir chez Vertige Graphic et Coconino Press. Je jette un coup d’œil à la couverture, qui ne me séduit que très modérément. J’ouvre le machin, et me dis « Ok, ça ressemble à ce que j’attendais ». Je l’emporte, rentre chez moi, me fais un café, attends que l’envie devienne irrépressible, puis m’installe comme un chat sur mon canapé, pas du tout conscient que j’allais me faire imploser les prunelles, blaster les iris, pulvériser la cornée. Non seulement, cet album est excellent, mais en plus il est en couleurs – et dans ce cas précis ça joue un grand rôle puisque les couleurs aident à différencier les périodes du récit – et il est bourré d’humour.


Pour ne pas en dire trop, je ne dévoilerai pas l’histoire. Je dirais juste que la narration est encore plus riche et complexe que dans Notes pour une histoire de guerre, que c’est un récit autobiographique mais pas égocentrique, et que cela parle de petites histoires inscrites dans la grande Histoire. Après avoir lu S, et une fois remis du séisme, j’avais le cerveau en ébullition. Je pensais au François Maspéro des Abeilles et la Guêpe, à un enfant né de l’accouplement monstrueux de Pagnol avec Spiegelman, aux meilleurs Larcenet, Satrapi, Sacco ou Guibert.


Je ne suis pas encore remis. Toutes les bandes dessinées que je lis depuis me paraissent fades. Alors hier, pour me réconcilier avec la vie qui nous offre un mois de juillet de merde pour fêter le début d’un quinquennat qui promet d’être de même, je suis allé acheter d’autres livres de Gipi. Chez mon libraire préféré, je n’en ai trouvé que deux, plus courts, sortis en 2006 toujours chez Vertige Graphic et Coconino Press : Ils ont retrouvé la voiture et Les innocents.








J’ai réuni toute ma volonté pour ne pas les lire avant d’avoir fini d’écrire cette chronique. Je vous quitte donc impatient, et en excellente compagnie…