Gipi, la claque à l'italienne !
Par Maxime le mardi 24 juillet 2007, 00:22 - BDcédaire - Lien permanent

L’an dernier, sortant de la bibliothèque du quartier avec mon petit stock hebdomadaire de bandes dessinées, je sirotais tranquillement un café lorsqu’un énorme coup de massue est venu me décoller les globes oculaires.
J’avais entre les mains ce qui se fait de mieux dans le genre « bandes dessinées pour adultes qui veulent faire fonctionner leurs neurones » : Notes pour une histoire de guerre du dessinateur italien Gipi.
De son vrai nom Gian Alfonso Pacinotti, né à Pise, cet italien de 44 ans a commencé à publier des bandes dessinées dans un journal satyrique italien en 1994. Il enchaîne ensuite avec des histoires courtes et des films, jusqu’en 2002, date à laquelle il commence à travailler avec la maison d’édition de Bologne, Coconino Press. Cette collaboration se traduit en 2003 par un recueil de nouvelles intitulé Extérieur Nuit.
C’est avec sa première histoire longue, Notes pour une histoire de guerre, parue en France en 2005 chez Actes Sud et primée en 2006 à Angoulême, que Gipi accède à la notoriété.
Le récit est relativement simple : en zone de guerre, trois jeunes mecs aux personnalités différentes vont être amenés à faire des rencontres qui changeront leurs vies. Il y a le petit, fort en gueule, potentiellement violent ; l’orphelin pas trop sûr de lui qui est en quête d’une famille ou de quelqu’un à admirer, et il y a le narrateur : un jeune issu de la classe moyenne, moins violent et moins courageux, qui suit le groupe sans trop savoir pourquoi. Là où ça se complique, c’est que le dessin en noir et blanc (point fine + lavis) ajoute une ambiance incroyable. On dirait que le ciel est bas, que la lumière est particulière, un peu comme dans les images des reportages sur la guerre en ex-Yougoslavie. Il faisait gris dans mon salon, quand je lisais cette histoire.
Gipi intègre dans son histoire divers procédés narratifs. Le premier est propre à l’image : sans que cela soit systématique, il alterne entre lavis, dessin sans remplissage pour les souvenirs du narrateur ou pour les images vues à travers une caméra, et un mélange entre les deux lorsque le narrateur imagine des choses. Le second procédé narratif, celui qui m’a fait accrocher, c’est qu’il parvient avec légèreté à cumuler dans une même case les dialogues et les commentaires du narrateur. Le troisième point, celui qui m’a achevé, ce sont les dialogues en eux-mêmes. Coupés au couteau. Comment dire beaucoup en peu de mots.
Grâce à l’alchimie entre ces dialogues et l’atmosphère assez sombre qu’il crée, Gipi parvient à faire naître des personnages complexes, vivants, jamais coupables ou victimes.


Cette histoire n’a pas de morale. Elle n’est pas cantonnée à un lieu ou à une période. Elle n’est pas close, et beaucoup de choses demeurent non dites. C’est le récit d’un parcours. Les personnages évoluent, et c’est pour cela qu’ils ne sont pas faciles à oublier. Dans ma tête, avant de relire ce récit pour écrire cette chronique, j’avais associé ses protagonistes avec le personnage central du film de Xavier Beauvois N’oublie pas que tu vas mourir.

Après ce choc initial, j’ai attendu quelques mois, le temps que mes yeux reviennent à leur place, et je suis allé farfouiller partout en ville pour trouver autre chose de cet auteur. Coup de bol, son nouveau bouquin, S, venait de sortir chez Vertige Graphic et Coconino Press. Je jette un coup d’œil à la couverture, qui ne me séduit que très modérément. J’ouvre le machin, et me dis « Ok, ça ressemble à ce que j’attendais ». Je l’emporte, rentre chez moi, me fais un café, attends que l’envie devienne irrépressible, puis m’installe comme un chat sur mon canapé, pas du tout conscient que j’allais me faire imploser les prunelles, blaster les iris, pulvériser la cornée. Non seulement, cet album est excellent, mais en plus il est en couleurs – et dans ce cas précis ça joue un grand rôle puisque les couleurs aident à différencier les périodes du récit – et il est bourré d’humour.
Pour ne pas en dire trop, je ne dévoilerai pas l’histoire. Je dirais juste que la narration est encore plus riche et complexe que dans Notes pour une histoire de guerre, que c’est un récit autobiographique mais pas égocentrique, et que cela parle de petites histoires inscrites dans la grande Histoire. Après avoir lu S, et une fois remis du séisme, j’avais le cerveau en ébullition. Je pensais au François Maspéro des Abeilles et la Guêpe, à un enfant né de l’accouplement monstrueux de Pagnol avec Spiegelman, aux meilleurs Larcenet, Satrapi, Sacco ou Guibert.


Je ne suis pas encore remis. Toutes les bandes dessinées que je lis depuis me paraissent fades. Alors hier, pour me réconcilier avec la vie qui nous offre un mois de juillet de merde pour fêter le début d’un quinquennat qui promet d’être de même, je suis allé acheter d’autres livres de Gipi. Chez mon libraire préféré, je n’en ai trouvé que deux, plus courts, sortis en 2006 toujours chez Vertige Graphic et Coconino Press : Ils ont retrouvé la voiture et Les innocents.


J’ai réuni toute ma volonté pour ne pas les lire avant d’avoir fini d’écrire cette chronique. Je vous quitte donc impatient, et en excellente compagnie…
Commentaires
ce billet met l'eau à la bouche ! Juste une petite question : est-ce que la typo des textes (traduits donc ?) est toujours la même? Je me demandais en lisant ton billet si, comme à un acteur se lie un doubleur (pour les grands), à un dessinateur se lit une plume de traducteur de bulles.
Pour Notes pour une histoire de guerre, S et Ils ont retrouvé la voiture, oui, c'est la même typo, que j'adore. Elle est à la fois informelle et élégante (si si, regardez de près). Dans pas mal de bulles, elle est de biais, et on a vraiment l'impression de voir les mots sortir de la bouche des personnages. Je viens de vérifier pour Les innocents et c'est aussi la même typo. Des rédacteurs sont cités dans les albums, mais je ne sais pas si ce sont eux qui créent les lettrages.
Les traductions sont de José Avigdor pour Les innocents et Ils ont retrouvé la voiture. Elles sont d'Hélène Dauniol-Remaud pour S et Notes pour une histoire de guerre. J'ai lu quelque part des mots de Gipi expliquant que cette traductrice lui avait écrit alors qu'il n'avait pas fini S et que cela lui avait donné de la force. Il me semble qu'il n'y avait pas plus de détails. Je me suis demandé "pourquoi de la force ?". Mais en lisant S, on comprend mieux.
Je viens de lire Ils ont retrouvé la voiture et je me suis régalé. C'est un peu comme une nouvelle parce que le format est assez court. Avec encore beaucoup de non dit. J'attaque Les innocents !!
Cyrille, je t'ai préparé le pack "survie bon goût"!
Prépares tes yeux, tes oreilles, j'espère que ça te plaira...et n'oublies pas de me le réclamer demain, je serai capable de rentrer chez moi en ayant oublié de te le laisser!
sur ce, bonne nuit!
Ya intérêt à y avoir un Gipi, sinon j'en veux pas !
Au fait, bienvenu Maxime dans la liste des psycho-rédacteurs.
En animant la bulle, je pose la question : qui a vu Persepolis l'animé ?
Pas moi. Paraît que c'est pas mal. C'est une amie iranienne qui avait lu les BD de Satrapi qui m'a dit ça... Mais cela n'a pas suffi à me convaincre : quand j'ai aimé les BD, je ne vais pas voir les films au ciné. Je suis trop souvent déçu.
mmh, tu penses à quoi ? Asterix et obelix ? Tintin ? Gaston Lagaffe ? C'est rare une bédé du coin qui se retrouve sur l'écran. On n'est pas dans du comics amerloque, là.
D'ailleurs, il n'y a pas Le Local, dans ta liste de Gipi. A lire absolument !
Sur Gipi, je n'ai pas tout mis : le plaisir d'y revenir ! Pour les BD adaptées, je pensais justement aux comics qui ont bercé mon enfance. Quand tu vois les films à l'âge adulte, qui doivent en 1h30 parvenir à un résultat, des fois, c'est déprimant. J'ai pas aimé Astérix, non (sauf peut-être certains passages d'Astérix et Cléopâtre (le dessin animé), ni Lucky Luke. Ni V pour Vendetta. Ni Sin City (désolé). J'arrête, la liste est trop longue....
Ben non, j'ai pas tout mis dans ma chronique. Faut que j'en garde pour plus tard. Le plaisir de reparler de Gipi.......
Pour les adaptations de BD à l'écran, on pourrait en citer cinquante mauvaises pour une bonne. Alors forcément, je suis prudent. Très prudent. Trop prudent ? Méfiant ?
j'ai eu de bons échos de bonnes gens.
Je viens de lire le billet, en retard, et c'est un régal. Ca fait longtemps que je n'ai pas lu de bd's, j'm'en va attaquer avec de la fine.
Bienvenue Maxime, donc, et le fait que tu n'as pas aimé Sin City n'est pas un problème, bien au contraire. Tout le monde à Airmole Blog a trouvé la chose de Rodriguez infâmante, si si je t'assure.
Tu confonds pas avec les Minimoys, Jibé ?
Maxime, si tu en avais l'envie, un billet sur Davodeau serait aussi un bel hommage rendu au travail de ce dessinateur-scénariste, auquel me fait un peu penser Le local du sus-nommé Gipi. Les magnifiques "Chute de vélo", "Les mauvaises gens" (primé aussi à Angoulême), le sublime "Un homme est mort" (sur René Vautier et le parcours incroyable de son film de Brest à Paris, des chantiers jusqu'aux oreilles d'Eluard) pour ne citer que les plus récents. Et puis si tu ne l'as pas encore eu sous les yeux, je te recommande "Là où vont nos pères" de Shaun Tan : pas de textes, des dessins magnifiques pour une fable sur l'immigration où se mèlent réalité et onirisme.
Complétement d'accord avec toi Odré!
Davodeau est un bon raconteur d'histoires, engagé, humain, passionné, ses ouvrages touchent le coeur et le cerveau. J'avoue une petite préférence pour "Chute de vélo" qui m'avait ému il y a quelques années. Ton commentaire m'a aussi fait penser à Baru, un autre auteur de BD française. Baru est plus rock'n roll dans l'esprit que Davodeau (essaie de lire "Quequette blues") mais aussi quelquefois engagé comme dans "L'enragé" qui raconte l'histoire d'un mec des cités qui veut s'en sortir par la boxe. Il a aussi, et surtout, écrit "L'autoroute du soleil", une "Road BD" bien déjantée...que je me ferai un plaisir de te prêter si, par hasard, tu ne l'as pas déjà lue!
Quéquette blues ! C'est certain qu'avec un titre pareil, ça ne peut que te plaire, Totoro ...
Je l'ai lue mais il y a longtemps, j'ai le souvenir d'un plaisir de lecture mais pas de la lecture elle-même... alors oui j'accepte ta proposition de prêtage avec plaisir !
ben moi ça y est, j'ai lu les notes pour une histoire de guerre. Très bien, c'est certain.
Allez, à mercredi.