Sacco, l'art de l'ecchymose
Par Maxime le dimanche 28 octobre 2007, 19:50 - BDcédaire - Lien permanent
En 2000, je rencontre mon voisin du dessus, Oliver P., un jeune français issu de l'immigration yougoslave. Sa famille a quitté la Voivodine, province nord de la Serbie, pour venir s'installer en France. On passe plusieurs après-midis à discuter de ce que nous appelons "la guerre en ex-Yougoslavie", cette expression visant à masquer notre ignorance crasse au sujet d'évènements qui, pourtant, se sont déroulés à deux pas de chez nous. "Ex-Yougoslavie", pour ne pas s'emmêler les pinceaux entre Croatie, Serbie, Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro et Macédoine (je laisse volontairement de côté la question kosovarde, qui n'est toujours pas clairement tranchée...). "Ex-Yougoslavie" pour dire "je suis nul en géographie". "Ex-Yougoslavie" pour dire "je m'en fous de cette guerre de merde".
Oliver m'explique patiemment son point de vue, naturellement pro-serbe, sur le conflit. Je prends même des notes pour pouvoir suivre nos conversations d'une fois sur l'autre, et contre-argumenter en me documentant un peu. Le temps passe, je perds Oliver de vue, je perds mes notes, je perds mon intérêt naissant pour ce conflit. Quelques années plus tard, je tombe sur les bandes dessinées de Joe SACCO : Soba, puis The Fixer, et enfin Gorazde.


Joe SACCO est un scénariste et dessinateur américain, né en 1960 en Europe (Malte), et s'intéressant aux conflits mondiaux, qu'il tente de relater à travers ses BD. Je n'ai pas lu tous ses bouquins, et ne réclame aucune maîtrise ès saccologie. Mais il me semble nécessaire de rendre hommage à ce travail de documentariste-pédagogue humaniste (rien que ça).
Soba, paru en 2000 chez Rackham, mais que j'ai lu beaucoup plus tard, ne m'avait tout d'abord pas plu. J'avais trouvé le dessin sous-crumbien, la mise en page assez classique, le graphisme hésitant parfois entre réalisme et caricature. Ce premier contact avec la bande dessinée de Sacco n'avait donc pas été concluant, du moins le pensais-je. 
Dans un affrontement physique, lorsqu'un reçoit un choc, on ne le ressent pas forcément dans l'instant. Il faut parfois une heure ou un jour pour que les hématomes apparaissent. C'est ce qui m'est arrivé avec Soba : impossible de l'oublier. J'y repensais de temps en temps, en allant dans des cafés, ou dans des concerts, et en regardant des gars un peu rockers un peu grandes gueules, parler fort et rire gras, ou faire preuve d'une étonnante sensibilité. Un peu à l'image du personnage principal de Sacco.
Soba est en effet un mec de 27 ans, mi-artiste mi-combattant, coincé entre sa jeunesse rock'n'roll et la guerre. Ce bouquin n'est pas un bouquin de guerre classique. C'est le récit d'une rencontre, et de discussions entre Sacco et Soba, entre faits rapportés, souvenirs individuels et vérité historique. C'est cette approche, je crois, qui m'a le plus marqué : rendre à un conflit sa dimension humaine en le relatant du point de vue d'un individu, auquel le lecteur peut s'identifier, avec ses moments de courage, ses bravades, ou ses faiblesses à demi-avouées. Dans un style différent, j'avais pensé à La guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert que j'ai dû lire à la même période. 
Je suis ensuite - bien plus tard - tombé sur The Fixer, sorti en 2005 chez Rackham, qui relate la relation de Sacco avec son "fixer". Ce terme vient de l'anglais "to fix", réparer ou préparer. Le "fixer", quand vous êtes un journaliste en reportage à l'étranger, c'est le mec du coin qui vous arrange des rencontres, qui vous met en contact avec la population, qui sert éventuellement de traducteur, de guide, d'entremetteur, de négociateur, d'agent immobilier, bref, c'est votre interface avec le pays dans lequel vous vous trouvez.
Dans The Fixer, Sacco raconte sa rencontre avec Neven, serbe hors de Serbie, ex-grand combattant, fabulateur, personnage louche, à la fois craint et misérable, vénal et inquiétant, trouble et imposant. Sacco se laisse guider par ce mec à qui je ne confierais pas mon chat pour le week end, et il joue l'ambiguïté tout au long de son ouvrage. Le documentaire tend vers la fiction, avec ce personnage. C'est là tout l'intérêt de The Fixer qui, finalement, n'apporte que peu d'éléments objectifs sur le conflit et pour cause : Sacco ne sait pas s'il peut se fier à son guide, et il décide de jouer la transparence en exposant cette relation ambivalente au grand jour.
Je ne sais pas si Sacco, à travers cette bande dessinée, s'attaque volontairement au mythe du reporter immergé dans un pays étranger. Mais le résultat est là : on ne regarde plus les grands reporters de la même manière après avoir refermé The Fixer. Je m'étais souvent posé la question de savoir comment les journalistes pouvaient sortir leurs caméras et filmer des gens, comme ça, là, dans la rue, puis mener des interviews avec des interlocuteurs bien choisis, dans un pays étranger, alors que leur rédaction ne leur donne que quelques semaines voire quelques jours pour réaliser leur reportage.... Récemment, dans un hebdo culturel français, un long article était consacré aux fixeurs. J'ai repensé au bouquin de Sacco, autrement plus profond.
Puis j'ai découvert cet été Gorazde, document sur une enclave musulmane en Bosnie Orientale, paru une première fois en 2001 chez Rackham en plusieurs tomes, puis réédité en 2004 en un seul volume d'un peu plus de 200 pages. Au beau milieu de l'été, posé au soleil sur mon balcon comme une bienheureuse plante verte, j'ai souffert. Souffert parce qu'on ne lit pas une telle BD en rigolant, d'une traite, sans sentir vraiment ce qui se joue. Souffert parce que les images sont dures. Souffert parce que je n'avais pas réalisé ce qui se passait là-bas. 
Utilisant toujours le noir et blanc, restant fidèle à son idée de joindre ensemble histoire individuelle et Histoire d'un conflit, multipliant les points de vue et les anecdotes vécues par les habitants de la ville, Sacco parvient à impliquer le lecteur dans ce qu'il raconte : des filles lui demandent de leur rapporter des jeans de marque lors de sa prochaine venue à Gorazde ; les mecs chantent des chansons des Beatles ou des Eagles, on parle des marques de cigarettes, on se fait un karaoké, on mate des films, etc. Et au milieu de tout ça, il y a des gens calcinés, égorgés, mutilés, des voisins qui se tirent dessus, des marches de plusieurs jours dans la neige pour chercher à manger, des rues à ne pas traverser, des cadavres dans la rivière, des fosses communes. Mais bon, on chante quand même, entre deux périodes passées au front.
Sacco ne se conduit pas en gros con : il est conscient de sa posture privilégiée de journaliste, de la possibilité qu'il a de quitter la ville, de son statut à part d'observateur étranger. Son récit est aussi et surtout le récit d'une période de sa vie, d'une expérience particulière, et des sentiments que cette expérience a fait naître. Il traite sa narration de façon thématique : sous forme de chapitres. Ces chapitres lui laissent toute latitude pour faire des va et vient entre présent et passé, et cela permet de créer des respirations, d'éviter que le lecteur s'étouffe dans la noirceur des tragédies familiales qu'il dessine.
Deux personnages ressortent de Gorazde : Edin, étudiant-enseignant humble et pudique, véritable guide pour Sacco comme pour d'autres journalistes venus rendre compte de la réalité de Gorazde à la fin du conflit (fin 1995, début 1996). Si Edin est le fixeur de Sacco, il semble l'être de façon totalement désintéressée. Il raconte ce qu'il sait, ne fanfaronne pas, ne se livre pas non plus tout de suite. Il ne semble pas empli de haine, juste de doutes et de questions : comment sa ville, paisible et multiconfessionnelle a-t-elle pu en arriver là ?
L'autre personnage qui crève le papier se nomme Riki. Lui aussi est un ancien étudiant, que la guerre a arraché aux études. Riki est la joie de vivre incarnée. Il chante à tue-tête des standards de la musique anglosaxonne, se marre fort, et parvient à redonner le moral à ceux qui l'entourent même lorsque la situation est tout sauf comique.
Si Edin est la boussole, Riki est la bouée de Gorazde : celui qui empêche le lecteur d'avoir la nausée, mais qui également, par contraste, rend les atrocités plus crues. Sacco utilise ces deux personnages à bon escient. Il sait qu'ils équilibrent sa narration. Mais, en même temps, il ne les instrumentalise pas. Il a partagé quelques semaines avec eux, et, lors du dernier chapitre, qui se déroule après la fin de la guerre, on sent bien qu'il est déçu de ne pas pouvoir passer plus de temps avec Riki. Plusieurs fois au cours de la lecture de Gorazde, j'ai repensé à Vacances Prolongées du documentariste Johan Van Der Keuken qui, parcourant la planète à la recherche de médecines alternatives capables de le guérir de son cancer, réalisait un superbe documentaire sur sa vision du monde.
En se représentant dans ses bandes-dessinées, et en faisant apparaître les interactions (interférences) que sa présence d'observateur ne manque pas de générer, Sacco fait le pari de l'intelligence du lecteur. Contrairement aux médias classiques qui veulent tendre vers une objectivité qui demeure un leurre, il raconte ses histoires de façon subjective en laissant la possibilité à chacun d'adhérer à la démarche ou de la critiquer.
Personnellement, j'adhère, même si je mets à chaque fois plusieurs mois à me remettre de ses bouquins.
Commentaires
J'avoue être plutôt ignorant sur ces conflits en ex-Yougoslavie, et je pense que c'est dû à la fois à une envie de cloisonnement qui ressemble à une sorte de protection psychique, et aussi à cause d'une banalisation de la guerre dont les images nous assaillent tous les jours, en proposant de temps en temps de varier la géographie (Irak, Yougoslavie, Afghanistan, et on change...). Mais le point de vue qui semble développé chez Sacco est intriguant, et face à ces conflits qui me dépassent, j'ai l'impression que de redescendre sur des points de vue immersifs serait instructif et salvateur. Une manière d'appréhender ce drame en étant accompagné par un guide sachant ce qu'il observe et qui n'a pas pour but de faire dans le spectaculaire. Une réalité d'autant plus humaine qu'elle reste brutale et drôle. Je suis vraiment intrigué!
rien à voir avec Sacco et Vanzetti, au fait?
Rien à voir avec Sacco et Vanzetti à ma connaissance. Mais comme je le dis dans le billet, je ne suis pas un spécialiste, et je ne connais pas la généalogie de Sacco, ni si ce nom est un pseudo ou son véritable patronyme.
Ca vaut le détour, Wade. Paradoxe : c'est facile à lire, mais c'est dur à avaler.
La prochaine fois, je fais un billet sur plusieurs BD légères !
je suis un grand fan du travail de Sacco. Il fallait lui rendre hommage, tu l'as fait mec. Bravo.
Il a aussi écrit sur la Palestine, me semble-t-il. J'étais pas allé au bout, victime d'une espèce de lourdeur dont il était sans doute moins coupable que moi.
Il y a peut-être ce support appelé Bande-dessinée qui n'a pas l'habitude de traîter de sujet aussi délicat autrement que par l'expérience le récit la fiction. Ici, avec Sacco, on est souvent dans du documentaire. Jamais indemne on ne ressort, des bédés de Sacco.
Mon style toi copier, plagiaire !
Effectivement, il a écrit un truc sur la Palestine. Je ne l'ai pas encore lu.
Peut-être aussi est-ce un bouquin plus ancien, dans lequel il n'avait pas encore trouvé son rythme. Je vais dans une librairie tout à l'heure. Si je le trouve (ça m'étonnerait), je l'achète.
si je me souviens bien, il y a deux tomes au Palestine de Sacco. A ce sujet, il y a le documentaire Promesses, de Justine Shapiro, B.Z. Goldberg et Carlos Bolado qu'il faut voir impérativement. Des enfants des deux côtés parlent les uns des autres, puis se rencontrent.
De retour de la librairie, j'ai pas trouvé le Sacco sur la Palestine. J'en ai profité pour acheter la dernière BD de Guy DELISLE, un québécois qui était à l'Association et qui est maintenant chez Delcourt. Son livre s'appelle Chroniques Birmanes. Il a été chroniqué un peu partout je suppose. Delisle avait aussi écrit et dessiné sur la Corée du Nord (Pyongyang) et sur la Chine (Shenzhen). Deux ouvrages autobiographiques édités par l'Association que je recommande chaudement.
J'ai aussi acheté trois tomes légers et super agréables sur la vie et les amours de trois jeunes femmes en Côte d'Ivoire (Aya de Yapougon) par Marguerite ABOUET (scénario) et Clément OUBRERIE (dessin). Je m'avance un peu en écrivant ça parce que je n'ai lu, pour l'instant, que le premier tome....
Que de très bons choix.