Jojo la loupiote (6)
Par Cyrille le samedi 5 janvier 2008, 00:18 - Blablatages - Lien permanent
Nous avions laissé de côté cette sympathique traversée des expressions aux explications plus que douteuses. Nous revoilà, tout guilleret, mmh, nous revoilà nous attaquons ! Avec une expression qui, bien qu'elle ne soit plus trop à la mode, persiste à résonner. C'est qu'elle illustre à merveille l'état général de ceux qui se lèvent, et des autres. Je veux bien entendu parler des "valises sous les yeux". Partons ensemble, comme au bon vieux temps, à la source de l'expression.
Une guerre oubliée en un temps oublié.
Un territoire qui depuis a plusieurs fois changé de nom.
Toujours la même recette, des occupants qui calculent, des occupés qui résistent. Les hiérarchies persistent, ciment paradoxal, armature des dernières miettes humaines.
La demeure des Leonas a eu des jours plus heureux. De ce qui faisait la fierté de la famille bourgeoise, il ne reste qu'une moitié de cuisine et un bout de chambre. Les premiers assauts aériens ont mis fin à l'idée même de décoration intérieure. Mais la cave est intacte, ainsi que le petit dernier, celui dont personne ne se méfiait car il prenait des airs de dandy, à la fois coquet et intransigeant. A l'époque, quand la famille Leonas avait encore un nom et un corps, le jeune Paulo Leonas amusait la galerie. Maintenant, le jeune homme fin et coquet fomente un sabotage dans la galerie déserte, entouré de tableaux qui ne sont plus les représentations mais servent de demeure aux défunts.
Il est en ce moment-même au presque centre de la cave, la fameuse cave aménagée en appartement révolutionnaire. Paulo Leonas a une invitée spéciale, sur laquelle il porte un maximum d'attention, la célèbre jeune et belle Margarita Guerrero. Tous deux attendent l'évènement, et ils discutent de choses et d'autres avec une maladresse qui, en temps normal, les aurait beaucoup amusés. En effet, l'arrivée imminente par l'un des tunnels invisibles de l'espion par qui doit venir le salut capte leur attention. Leurs yeux ne cessent de passer en rafale sur la bouche ténébreuse du tunnel. Mais ils gardent prestance : chacun d'eux appartient à une bourgeoisie assassinée qu'ils voudraient renaissante. Le fil de leur discussion est d'une stérilité affligeante. Seul Pablo, assis au coin de la cave, garde le silence qui sied le mieux à la situation. Pablo est le dernier descendant du personnel de la maison Leonas. Il a appris à patienter en silence.
Lorsqu'une silhouette chancelante se détache violemment des ténèbres, les jurons chutent sur la terre battue. Paulo Leonas et Margarita Guerrero n'en croient pas leurs yeux et se précipitent sur l'apparition. On le mène au centre de la pièce et on le fait s'asseoir. De son côté, Pablo ferme l'obscurité du tunnel. Il pense à la situation, et remarque combien les évènements incroyables sont parfois d'une banalité stupéfiante. L'homme s'est affalé sur une chaise, il transpire et perd du sang de son bras. Par là, tout son corps se vide. Paulo tend le menton vers une caisse de fer, Marguarita s'y précipite. On bande le blessé.
Pendant qu'elle entoure le muscle de gaze, Marguarita observe le visage du sauveur. Ses yeux sont minuscules, comme fermés pour ne pas laisser se déverser les atrocités vécues. Il a le visage épais comme une boîte, anguleux et plissé. D'ailleurs, sous ses yeux, une formidable quantité de chair s'est accumulée. Une fois le bandage appliqué, elle s'approche de Paulo Leonas, enfin silencieux, et lui chuchotte à l'oreille : "qu'a-t-il sous les yeux, ce pauvre homme ?"
Paulo Leonas esquisse un sourire et lui répond : "ce sont là ses valises. Les valises qu'il a sous les yeux transportent tout ce dont nous avons besoin pour retrouver la liberté !"
Alors que l'espion est hydraté par Pablo, Paulo leonas s'approche de lui. L'homme tend maintenant son visage et ferme les yeux. Pendant que Paulo déplie la peau sous ses yeux pour y prendre les parchemins minuscules, faits de miniatures, roulés comme des cure-dents, l'homme a un sourire. Il semble que le poids des bouts de papier soit incommensurable.
Pendant que Paulo Leonas déplie les plans de la base militaire ennemie, Marguerita Guerrero a cette petite phrase qui lui trotte dans la tête : "cet homme a de sacrées valises sous les yeux."
Ainsi, l'expression fit son temps, parcourut les espaces et arriva jusqu'à nous.
Commentaires
C'est donc de là que vient cette expression!
C'est vrai que "avoir des sacs à dos sous les yeux" aurait été inappropriée Merci Jo Jo pour cette explication.
La prochaine fois pourrais-tu nous expliquer l'expression "manger sur le pouce"?
c'est si gentiment demandé.