Les livres d'Enrique Vila-Matas me font toujours le même effet : ils me donnent l'envie d'écrire. Rares sont les romans qui me font cet effet. J'aime alors remplir une page, avec comme idée principale qu'elle s'ajoutera à la précédente.
Vila-Matas, on ne le copie pas, on s'inspire de ses inspirations. Ses livres passent du temps avec un marque-page en plein cœur, ou pliés sur le sol, comme s'ils n'existaient que pour être ouverts, et surtout pas fermés. Certains n'ont jamais été terminés, et ne le seront jamais.
S'il en est un qui restera à jamais les jambes ouvertes, c'est bien son journal qui, retraçant trois ans de gribouillages, de 2005 à 2008, se picore au grès de l'envie. Pourtant, imperceptiblement, j'ai dans l'idée que je le lirai jusqu'au bout puisque je suis l'ordre numérique des pages. Je me suis arrêté volontairement à là page 199, sachant combien l'auteur a en horreur les chiffres ronds. Allez comprendre.
portrait de Enrique Vila Matas
Les journaux d'écrivains sont fait d'une matière étrange, voisine du roman. L'exercice de la chronologie est une terre fertile aux divagations, observations de la banalité, prises de température du présent, pesées de l'ennui, contemplations du vide. L'unique exigence narrative qui les soutiennent est temporelle. Il y flotte donc quelque chose d'inachevé. Le livre inachevé, voila le livre que je voudrais écrire et que j'écris constamment, sans penser à le terminer.
Pour vous parler correctement du Journal volubile de l'écrivain espagnol, j'aurais pu prendre des notes mais je ne le fais jamais. Ce livre est lui-même un carnet de notes, il suffit d'y aller la tête la première.

J'avoue avoir un rapport particulier à la littérature, j'affirme même que je lui suis infidèle. Les scènes qui m'ont marqué ont été améliorées par mon imaginaire. Par exemple, la nouvelle de Lovecraft intitulée "Le tertre" m'a fortement impressionné lorsque je l'ai lu pour la première fois il y a une quinzaine d'années. Jusqu'à influencer ma perception du monde. A la relecture, elle avait perdu beaucoup de son impact.
J'irai jusqu'à dire que ces scènes marquent autant que les rêves dont on se souvient, et que l'on transforme de la même façon. Ils se mutent en un espèce de souvenirs que l'on s'approprie, et qui nourrissent l'expérience aussi puissamment que l'impact de la réalité. Il faut d'ailleurs tenter l'expérience de "L'homme sans qualités" de Robert Musil pour saisir pleinement l'influence que peut avoir un roman sur la vie d'un lecteur.
remington
j'entre dans le journal de Vila-Matas en territoire conquis, je m'y sens chez moi. Si bien que je suis incapable d'en terminer la lecture, écrivant moi-même la suite. Quant au reste de mes lectures, je peux sans complexe penser à les oublier, l'auteur espagnol est là pour me remettre le souvenir en place, y compris des livres que je n'ai pas lu.