La Perdida, Candide au Mexique
Par Maxime le dimanche 12 août 2007, 21:49 - BDcédaire - Lien permanent
Il arrive, à lecture d'un ouvrage, qu'on se prenne à détester tel ou tel personnage. C'est humain, et à moins d'être la réincarnation du Mahatma Gandhi (et encore), on ne peut aimer tout le monde. Là où le bât blesse, c'est quand le personnage qui nous énerve est le protagoniste principal d'une histoire. En général, on jette négligemment - ou violemment selon les cas - l'ouvrage en question en lâchant un "mais qu'est ce que c'est que cette merde ?!".
Jessica ABEL réussit dans son premier long roman graphique, La Perdida, à nous faire suivre pendant 250 pages l'itinéraire mexicain d'une jeune américaine désespérément idiote.

Née en 1969 à Chicago, Jessica ABEL commence à publier des bandes dessinées pendant ses études à la fac, qu'elle réunit dans un fanzine autoproduit sous le titre Artbabe. Elle sera une première fois primée pour ses travaux du milieu des années 90.
Illustratrice à ses heures perdues, elle décide, alors qu'elle vit à Mexico, de se lancer dans un roman graphique de plus grande ampleur. Ce sera La Perdida, dont les premiers épisodes lui vaudront le prix Harvey de la meilleure série. Achevée en 2006, La Perdida est publiée chez Pantheon Books. Puis elle arrive en France la même année, aux éditions Delcourt. 
Carla, jeune américaine née d'un père mexicain avec lequel elle n'a que peu vécu, profite du déménagement d'un ex au Mexique pour aller rejoindre ce dernier et découvrir un pays dont elle ignore tout. Son ex petit ami, Harry, s'avère être un gosse de riches rêvant de devenir le nouveau Burroughs ou le nouveau Kerouac, le talent, l'excentricité et la sensibilité en moins. Rapidement mal à l'aise dans le milieu confiné des expatriés nord américains de Mexico, Carla va rencontrer des mexicains aux personnalités très disparates, et va progressivement commencer à vivre avec eux.
Sur cette trame assez intéressante, mêlant interculturalité, problèmes de communication, différences de classes sociales et représentations sociales croisées, Jessica ABEL développe à travers son personnage le thème de la quête identitaire, à la fois familiale et sentimentale. Faisant apparaître très nettement la mauvaise conscience bourgeoise et occidentale des jeunes vivant à l'étranger dans un pays plus pauvre que leur pays d'origine, l'auteur réussit également à éclairer son corollaire : la fascination de ces jeunes expatriés pour des autochtones radicaux, qui leur renvoient une image de colons-riches-à-qui-il-ne-peut-rien-arriver-puisque-maman-vous-attend-confortablement-à-la-maison-dans-votre-pays.
Pour imager son récit, Jessica ABEL choisit le noir et blanc et une mise en page assez classique composée presque uniquement de carrés et de rectangles. Elle recourt énormément aux hachures pour signifier des choses différentes (matières particulières, reflets, pénombre, détails insignifiants, etc.) et ça fonctionne carrément pas mal. Le trait est relativement réaliste, sans pour autant s'attacher aux détails. J'ai pensé aux cases simplissimes de Frederik PEETERS dans Pilules Bleues, à l'efficacité de Craig THOMPSON dans Blankets qui sait très bien se focaliser sur ce qui est important dans la planche, ou à Jaime HERNANDEZ dans Locas, qui traite aussi un peu des doubles identités USA-Mexique.
Mais, contrairement à ces trois auteurs, Jessica ABEL a fait le choix de brider sa fantaisie, ou sa liberté graphique, et de peu éclater les cases ou exagérer les dessins.
Les personnages secondaires de cette autofiction (traduite par Anne CAPURON) sont assez riches. On pourra citer par exemple Memo, le théoricien du groupe, marxiste et égoïste, faisant passer sa libido avant son éthique, Oscar le petit ami de carla qui rêve de devenir DJ aux States alors qu'il n'a jamais mixé, ou encore Rod, le jeune frère de Carla, élevé par son père mexicain, et beaucoup plus à l'aise avec sa double culture. Sylvia, également, une jeune journaliste qui paraît bien vivre sa situation d'expatriée, semble apporter un point de vue différent (qui aurait peut-être mérité d'être plus développé). Ces personnages enrichissent le récit et leur profondeur permet à Jessica ABEL de tisser un nombre conséquent de liens entre eux : avant que les personnages se rencontrent, le lecteur, qui les connaît déjà, peut savoir s'ils vont bien s'entendre ou non. Cette ironie dramatique fonctionne assez bien dans La Perdida et, sans qu'il y ait pour autant du suspense, elle maintient un intérêt de lecture d'un bout à l'autre de l'ouvrage.
Il faut toutefois, au-delà de ces points positifs, parler également des faiblesses de l'ouvrage. La première faiblesse, c'est le personnage principal. La jeune Carla est horripilante. J'ai été quelque peu rassuré par une interview de Jessica ABEL, au cours de laquelle elle déclarait que Carla était très différente d'elle, et qu'elle en avait consciemment fait une jeune idiote afin de mieux servir son propos.
Pourquoi une idiote ?
Tout d'abord parce qu'elle est terriblement pragmatique et incohérente (elle couche avec son ex pour qu'il la loge à Mexico, elle profite de lui, ne répond pas vraiment quand il l'insulte, mais se permet finalement de le juger sur son comportement de gosse de riches, etc.).
Ensuite parce qu'elle est aveugle (même quand on ne parle pas une langue, on comprend toujours quand il y a de la séduction, ou quand des hommes entre eux ont des discussions lubriques dont on est l'objet ; elle ne perçoit pas les différences de revenus ou de statut entre elle et les mexicains ; elle n'est pas sensible aux incohérences entre les discours et les attitudes d'autrui, etc.).
Enfin parce qu'elle est finalement passive (elle n'intervient pas pour aider son petit ami mexicain à ouvrir les yeux ou à l'inverse à réaliser son rêve ; dans le chapitre final, elle est résignée comme un bovin dans la remorque qui le conduit à l'abattoir, etc.). 
La question peut donc se poser de la manière suivante : Jessica ABEL n'aurait-elle pas pu parvenir à traiter son récit avec un personnage plus intelligent, ou en tout cas moins cruche ? En choisissant volontairement de rendre son héroïne idiote, elle génère des situations plus caricaturales et plus criantes, mais celles-ci se développent au détriment de l'identification du lecteur au personnage.
La caricature, justement, est un écueil dans lequel tombe le livre lors du chapitre final. La situation dépeinte (je ne peux la préciser sous peine de vous dévoiler la fin du livre) est à la fois tragicomique et inepte. Contrairement au reste du récit, qui est volontairement traité de façon réaliste, la fin paraît balourde et tous les personnages sont ternis par une épaisse couche de stupidité dont la vocation première semble être de ramener Carla à une vision claire de la réalité.
Mais cette vision claire, justement, qu'est-ce que c'est ? Que Carla a été idiote ? Que les américaines vivant au Mexique sont soit pleines de bonne volonté mais candides, soit vouées à rester dans le microcosme des expatriés ?
Sans vouloir forcément chercher de morale à l'histoire, une fois le livre reposé, le lecteur reste un peu sur sa faim. C'est d'autant plus dommage que l'univers graphique proposé par Jessica ABEL est tout à fait agréable et aurait mérité un scénario un peu plus profond ou un peu plus nuancé.
Commentaires
Mais où sont passé les BéDéphages pour que ce soit moi qui laisse le premier commentaire alors que je ne lirais surement pas cette BD (qui a l'air interessante quand même), en tout cas joli billet Mr Maxime.
Merci Shystrak, c'est sympa. Pour les bédéphages, j'imagine que certains doivent être en train de faire les merguez quelque part sur les plages européennes... Sauf Wade, qui a préparé un p'tit billet que je vais lire de ce pas !
Salut Maxime, félicitations pour tes billets sur la bd. Bien écrits, ils donnent envie de "redécouvrir" certains auteurs. En revanche, il est vrai que dès sa sortie, ce "La perdita" ne m'a pas attiré, malgré un trait à la Craig Thompson très agréable. Peur de m'ennuyer peut-être. Tu cites "Locas" et ça me fait un peu flipper. Je n'ai pas réussi à dépasser les 100 premières pages du premier tome. C'est chiant. Punk mais chiant. Je ne peux pas nier la portée "historique" de l'oeuvre des frères Hernandez mais la bande dessinée américaine a accouché de tellement d'auteurs incroyables depuis (Burns, Matt, Tomine, Sacco...) que je trouve "Locas" totalement désuet aujourd'hui. 'fin bon, p't'être qu'un jour!
Je comprends que les Hernandez aient vieilli.
Mais le scandale, c'est d'avoir édité leur série en deux gros volumes indigestes. C'est du comics, bordel ! Le bonheur que j'ai eu à les découvrir dans les fascicules amerloques chez Fantagraphics, c'est indépassable.
Quant à La Perdita, je me rappelle l'avoir feuilleté y a un bout de temps, et avoir vaguement perçu ce que Maxime exprime très clairement & élégamment. Donc, tant pis. Mieux vaut un bon billet qu'une "médiocre" bédé.
Burns! Le magnifique Black Hole qui continue à vous hanter nuit et jour... Son côté faussement enfantin et tragiquement adulte... J'adore cette mini-série!
Pareil pour moi : Burns, c'est excellent !! J'avais aussi aimé Big Baby et Fleur de Peau, trouvés au hasard des rayons de ma bibliothèque de quartier (ah cette bibli !)
D'accord avec toi, Totoro sur le fait que les Hernandez sont peut-être surestimés, et que leur portée historique (et le fait qu'ils aient influencé la scène comics des USA) est peut-être plus importante que l'oeuvre proprement dite. J'ai lu le premier volume des Locas avec un sentiment mitigé ; je faisais crédit à l'auteur (dont j'avais jamais entendu parler avant de lire Locas) pour son histoire en me disant "continue à lire, un truc va forcément se produire..." Et rien ne s'est vraiment produit, sauf que les deux nénettes à moitié dingues de son bouquin, on ne les oublie pas. Donc quand j'ai trouvé le second volume en librairie, je l'ai acheté pour pouvoir passer encore un peu de temps avec ces filles....
Pour le fait d'avoir édité les comics en deux gros volumes, moi ça me va. Je ne connaissais pas les fascicules de chez Fantagraphics. En plus, je suis assez bordélique, et les gros volumes, ça se retrouve facilement. Et quand on les prête à des copains, on finit toujours par les retrouver !
Tomine : froid comme un serpent, mais j'adore. Sacco, je viens de finir (hier) Gorazde. Rien que d'y penser j'ai encore la nausée. Pas pu le lire d'un coup. Obligé de faire des pauses.
Matt, je vois ce que c'est, mais je n'ai pas encore lu...
Je ne pense pas que les Hernandez soient surestimés, je pense juste qu'ils ont posé des bases, le meilleur est venu se greffer dessus par la suite!
Burns, je pense que c'est l'unanimité par ici. Même si le connard élitiste au fond de moi est dégoûté de la reprise de Black hole par la presse bobo française. J 'ai essayé de conseiller/vendre ce comics en vain pendant des années, et là en quelques mois et de nombreux articles de-ci de-là, Burns devient la coqueluche de l'intelligentsia parisienne, et ça me débecte!
Maxime et Wade, essayez de lire le roi des mouches de Mezzo et Pirus, vous devriez apprécier, enfin je l'espère!
Maxime, si un jour tu viens sur Paris, je me ferai un plaisir de te faire découvrir Joe Matt. Un auteur tragiquement drôle que j'apprécie beaucoup!
Le Roi des Mouches, j'aime aussi beaucoup. Mais là, ça commence à faire longtemps que j'attends la suite....
Pour les frères Hernandez, pardon, en fait je t'ai fait dire ce que je pense : qu'ils sont surestimés. D'accord avec toi : ils ont posé des bases, le meilleur est venu se greffer dessus par la suite. Mais ils ont posé des bases sur quoi ?
Le dessin noir et blanc, sexy ? OU la mise en page ? Sûrement pas (Toth, Pratt, Munoz ou Mandrafina, dans des genres très différents, sont antérieurs). Mais je ne suis pas dessinateur, donc il y a sans doute des subtilités dans leur dessin qui m'échappent.
Le scénario ou la construction narrative ? Peut-être, parce qu'ils se permettent des libertés.... A mon avis, c'est surtout par l'époque qu'ils dépeignent qu'ils sont remarquables, et par le mélange des genres : homosexualité féminine, punk, catch, latino, science fiction presque réelle, sentimentalité de telenovela (par moments, si si si). Comme s'ils avaient réussi à rendre, sans le faire exprès, l'air du temps des années 80.
Mmh, discussion intéressante ici. Il faut que j'y mette mon grain de sable ... Par où commencer ? Les frères Hernandez, c'est quand même au début des années 80. J'ai jamais lu, mais j'avais dévoré le billet de monsieur Jibé à l'époque, et ça avait tout l'air d'être du roman graphique comme on sait très bien le faire de nos jours. Ce qui semblait faire la différence, c'est le côté réaliste des aventures de nos mexicanos. On retrouve ça chez les maîtres du comix amerloque, Spiegelman, Crumb, Shelton. Mais la façon 80 se démarque de ses maîtres, c'est certain.
Joe Matt, c'est un peu trop branleur à mon goût, mais ça se laisse lire. Ce gars raconte bien sa médiocrité, c'est certain.