Née en 1969 à Chicago, Jessica ABEL commence à publier des bandes dessinées pendant ses études à la fac, qu'elle réunit dans un fanzine autoproduit sous le titre Artbabe. Elle sera une première fois primée pour ses travaux du milieu des années 90.


Illustratrice à ses heures perdues, elle décide, alors qu'elle vit à Mexico, de se lancer dans un roman graphique de plus grande ampleur. Ce sera La Perdida, dont les premiers épisodes lui vaudront le prix Harvey de la meilleure série. Achevée en 2006, La Perdida est publiée chez Pantheon Books. Puis elle arrive en France la même année, aux éditions Delcourt.



Carla, jeune américaine née d'un père mexicain avec lequel elle n'a que peu vécu, profite du déménagement d'un ex au Mexique pour aller rejoindre ce dernier et découvrir un pays dont elle ignore tout. Son ex petit ami, Harry, s'avère être un gosse de riches rêvant de devenir le nouveau Burroughs ou le nouveau Kerouac, le talent, l'excentricité et la sensibilité en moins. Rapidement mal à l'aise dans le milieu confiné des expatriés nord américains de Mexico, Carla va rencontrer des mexicains aux personnalités très disparates, et va progressivement commencer à vivre avec eux.



Sur cette trame assez intéressante, mêlant interculturalité, problèmes de communication, différences de classes sociales et représentations sociales croisées, Jessica ABEL développe à travers son personnage le thème de la quête identitaire, à la fois familiale et sentimentale. Faisant apparaître très nettement la mauvaise conscience bourgeoise et occidentale des jeunes vivant à l'étranger dans un pays plus pauvre que leur pays d'origine, l'auteur réussit également à éclairer son corollaire : la fascination de ces jeunes expatriés pour des autochtones radicaux, qui leur renvoient une image de colons-riches-à-qui-il-ne-peut-rien-arriver-puisque-maman-vous-attend-confortablement-à-la-maison-dans-votre-pays.



Pour imager son récit, Jessica ABEL choisit le noir et blanc et une mise en page assez classique composée presque uniquement de carrés et de rectangles. Elle recourt énormément aux hachures pour signifier des choses différentes (matières particulières, reflets, pénombre, détails insignifiants, etc.) et ça fonctionne carrément pas mal. Le trait est relativement réaliste, sans pour autant s'attacher aux détails. J'ai pensé aux cases simplissimes de Frederik PEETERS dans Pilules Bleues, à l'efficacité de Craig THOMPSON dans Blankets qui sait très bien se focaliser sur ce qui est important dans la planche, ou à Jaime HERNANDEZ dans Locas, qui traite aussi un peu des doubles identités USA-Mexique.
Mais, contrairement à ces trois auteurs, Jessica ABEL a fait le choix de brider sa fantaisie, ou sa liberté graphique, et de peu éclater les cases ou exagérer les dessins.



Les personnages secondaires de cette autofiction (traduite par Anne CAPURON) sont assez riches. On pourra citer par exemple Memo, le théoricien du groupe, marxiste et égoïste, faisant passer sa libido avant son éthique, Oscar le petit ami de carla qui rêve de devenir DJ aux States alors qu'il n'a jamais mixé, ou encore Rod, le jeune frère de Carla, élevé par son père mexicain, et beaucoup plus à l'aise avec sa double culture. Sylvia, également, une jeune journaliste qui paraît bien vivre sa situation d'expatriée, semble apporter un point de vue différent (qui aurait peut-être mérité d'être plus développé). Ces personnages enrichissent le récit et leur profondeur permet à Jessica ABEL de tisser un nombre conséquent de liens entre eux : avant que les personnages se rencontrent, le lecteur, qui les connaît déjà, peut savoir s'ils vont bien s'entendre ou non. Cette ironie dramatique fonctionne assez bien dans La Perdida et, sans qu'il y ait pour autant du suspense, elle maintient un intérêt de lecture d'un bout à l'autre de l'ouvrage.



Il faut toutefois, au-delà de ces points positifs, parler également des faiblesses de l'ouvrage. La première faiblesse, c'est le personnage principal. La jeune Carla est horripilante. J'ai été quelque peu rassuré par une interview de Jessica ABEL, au cours de laquelle elle déclarait que Carla était très différente d'elle, et qu'elle en avait consciemment fait une jeune idiote afin de mieux servir son propos.


Pourquoi une idiote ?
Tout d'abord parce qu'elle est terriblement pragmatique et incohérente (elle couche avec son ex pour qu'il la loge à Mexico, elle profite de lui, ne répond pas vraiment quand il l'insulte, mais se permet finalement de le juger sur son comportement de gosse de riches, etc.).

Ensuite parce qu'elle est aveugle (même quand on ne parle pas une langue, on comprend toujours quand il y a de la séduction, ou quand des hommes entre eux ont des discussions lubriques dont on est l'objet ; elle ne perçoit pas les différences de revenus ou de statut entre elle et les mexicains ; elle n'est pas sensible aux incohérences entre les discours et les attitudes d'autrui, etc.).

Enfin parce qu'elle est finalement passive (elle n'intervient pas pour aider son petit ami mexicain à ouvrir les yeux ou à l'inverse à réaliser son rêve ; dans le chapitre final, elle est résignée comme un bovin dans la remorque qui le conduit à l'abattoir, etc.).



La question peut donc se poser de la manière suivante : Jessica ABEL n'aurait-elle pas pu parvenir à traiter son récit avec un personnage plus intelligent, ou en tout cas moins cruche ? En choisissant volontairement de rendre son héroïne idiote, elle génère des situations plus caricaturales et plus criantes, mais celles-ci se développent au détriment de l'identification du lecteur au personnage.


La caricature, justement, est un écueil dans lequel tombe le livre lors du chapitre final. La situation dépeinte (je ne peux la préciser sous peine de vous dévoiler la fin du livre) est à la fois tragicomique et inepte. Contrairement au reste du récit, qui est volontairement traité de façon réaliste, la fin paraît balourde et tous les personnages sont ternis par une épaisse couche de stupidité dont la vocation première semble être de ramener Carla à une vision claire de la réalité.
Mais cette vision claire, justement, qu'est-ce que c'est ? Que Carla a été idiote ? Que les américaines vivant au Mexique sont soit pleines de bonne volonté mais candides, soit vouées à rester dans le microcosme des expatriés ?

Sans vouloir forcément chercher de morale à l'histoire, une fois le livre reposé, le lecteur reste un peu sur sa faim. C'est d'autant plus dommage que l'univers graphique proposé par Jessica ABEL est tout à fait agréable et aurait mérité un scénario un peu plus profond ou un peu plus nuancé.