lettre ouverte à monsieur Fillon, premier ministre...
Par ubifaciunt le mardi 25 septembre 2007, 00:14 - Blablatages - Lien permanent

« Les mots ne comptent pas ; ce qui compte, ce sont les réalités. »
François FILLON, 24 septembre 2007
Monsieur Fillon,
Votre déclaration au matin m'a tiré du sommeil alors que je m'étais endormi avec France-Un-Faux. Les mots semblent bien peu vous importer, ces mots que vous employez pourtant pour dire que la France est en faillite sans l'être ou pour motiver des préfets à rafler et expulser des sans-papiers.
Je passe sur l'insulte faite à tout-e-s ceux-elles qui s’acharnent à chercher le mot le plus juste, tout en sachant qu’il ne viendra jamais, à ceux-elles qui ne veulent pas avoir l’illusoire dernier mot. Je passe sur mes réalités qui sont, à n'en pas douter, bien différentes de celles d'un Premier Ministre.
A la terrasse d'un café de Belleville, je pense à ces personnes qui n'entreront pas dans vos statistiques.
Je pense à Lamine, jeune de 22 ans, mort dans un fourgon de la police nationale de France.
Je pense à Nelson, adolescent de 14 ans mort écrasé sur un passage piétons par une voiture de la police nationale de France.
Je pense à Ivan, gosse de 12 ans fils de sans-papiers, sorti du coma après avoir sauté d'une fenêtre pour échapper à la police nationale de France.
Je pense à cette femme sans-papiers de 51 ans dont on vient d'apprendre la mort alors qu'elle avait, elle aussi, sauté par une fenêtre pour échapper à la police nationale de France.
Je pense à ces libraires inquiétés pour avoir affiché sur leur devanture de ces mots qui ne comptent pas, des mots qui demandent des comptes à la police nationale de France.
Je pense à Bouna et Zied, comme tous les jours depuis deux ans.
« Les mots ne comptent pas ; ce qui compte, ce sont les réalités. »
On meurt beaucoup ces derniers temps, on saute aussi beaucoup aux fenêtres. L’appel du vide, sans doute. Le salut dans la chute. L’expression « mort de peur » au sens propre. « Les mots ne comptent pas. »
Je serai dans un peu moins d’une heure en bas d’une fenêtre, pour l’hommage rendu à cette femme morte. J’y retrouverai des ami-e-s, des inconnu-e-s, des compagnon-ne-s de lutte. J’y retrouverai la rage et le deuil. J’y retrouverai la police nationale de France.
Nous crierons sans doute que le Pouvoir assassine, nous crierons des mots que vous n’entendrez pas, nous crierons nos frères et nos sœurs mort-e-s, nous crierons les morts qui, pour vous, n’ont pas plus l’air de compter que les mots.
Ubifaciunt
nb : une dernière question, monsieur Fillon, dans vos statistiques, comptez-vous les mort-e-s comme « reconduit-e-s à la frontière ? »
(merci à Thibautcho pur la photo)
Commentaires
le silence-radio de notre gouvernement à ce sujet est à ce propos très impressionnant
le silence de nos radios aussi ;-)...
ah si Rama Yade a déclaré ce matin : "nous sommes pas en dictature, pas comme en Chine ou en Russie.." Hi hi, je pense que y en qui vont apprécier...
pas notre presse qui, de Libé au Canard, s'est permis de bonnes phrases bien senties au sujet du sujet s'il en est un.
Avec une moyenne deux deux "malencontreuse" mort par semaine plus ou moins camouflée, il y a de quoi créer un hebdomadaire sur les crimes de l'état "le plus digne des droits de lhomme"!!!!!!
difficile. étrange aussi, cette affaire où les policiers mènent l'enquête sur un sac volé à un homme qui a été reconduit à la frontière, comme il se dit, "reconduit à la frontière", quelle expression abh-errante. du petit lait pour Deleuze ! mais que viennent faire des flics dans ce bordel d'un sac perdu ou volé à un type qu'ils viennent de renvoyer dans sa Chine natale. La loi des chiffres, les statistiques. Il leur faut du rendement, on leur demande du rendement. pas assez de garde à vue ce mois-ci ? fabriquez-les ! Le systême des reconduites à la frontière est une hypocrisie comme on n'en avait jamais vu depuis longtemps. surtout que ces gens n'entrent pas dans les chiffres du chômage, en train d'être modifiés dans son calcul, puisque ils ne sont pas inscrits, nulle part. J'imagine que des gens en situation irrégulière dans un pays, ça existe depuis la nuit des temps. alors pourquoi aujourd'hui, en France, on s'en inquiète ? quel est le discours de nos gouvernants à ce sujet ? je vous le demande.
un avis autorisé, comme on dit... (du grain à moudre, cher Bob)
par Emmanuel Terray, Directeur d’études à l’EHESS :
La répression en cours de l’immigration illégale et ses divers procédés -opérations « coup de poing », contrôles au faciès, interpellation des enfants dans les écoles, convocations-pièges - évoquent inévitablement, aux yeux de certains de nos concitoyens, les années noires de 1940-1944...
La répression de l’immigration illégale telle qu’elle est conduite par le Ministre de l’Intérieur et les divers procédés qu’elle met en oeuvre -opérations « coup de poing » dans les quartiers habités par les migrants, contrôles au faciès, interpellation des enfants dans les écoles, convocations-pièges au guichet des préfectures- évoquent inévitablement, aux yeux de certains de nos concitoyens, les années noires de 1940-1944 et le sombre souvenir des persécutions antisémites.
Bien entendu, sitôt que ce parallèle est explicitement énoncé, les protestations fusent pour souligner son caractère incongru. Les deux situations n’auraient, assure-t-on, rien de comparable, et leur seul rapprochement serait une insulte à la mémoire des victimes de l’extermination.
Voire... Assurément, il existe entre les deux épisodes des différences considérables, et il serait absurde de les nier. Cependant, sitôt qu’on cherche à les cerner de façon précise, il apparaît qu’elles tiennent presque exclusivement au rôle des occupants allemands : terriblement présents et actifs en 1942, ils ont -fort heureusement- disparu en 2006. En revanche, si l’on considère le comportement des autorités françaises, les similitudes sont manifestes.
En premier lieu, la présence de certaines personnes sur notre sol est constituée en « problème », et tous les esprits « raisonnables » s’accordent pour estimer que ce problème exige une solution. En 1940, une large fraction de l’opinion, débordant de très loin les frontières de l’extrême-droite, reconnaissait la réalité d’une « question juive » en France, même si des divergences profondes existaient quant aux réponses à lui apporter. De même, de la droite à la gauche, nos dirigeants proclament d’une même voix que l’immigration illégale met en péril nos équilibres sociaux et notre identité, et qu’il faut donc la refouler, les désaccords ne portant que sur la méthode.
En second lieu, les solutions envisagées passent toutes par l’expulsion partielle ou totale des personnes jugées indésirables. En 1942, cette expulsion prend la forme d’une livraison aux autorités occupantes. En 2006, les intéressés sont renvoyés dans des pays dont certains sont soumis à des dictatures impitoyables, dont d’autres sont ravagés par la guerre civile, dont tous sont marqués par le sous-développement, le sous-emploi et la pauvreté. Bien entendu, le résultat final est infiniment moins tragique aujourd’hui qu’hier, mais ce qui est caractéristique, c’est que, dans les deux cas, l’administration française se désintéresse entièrement de ce résultat : littéralement, ce n’est plus son affaire. On a soutenu qu’en 1942 les autorités françaises ignoraient le sort réservé aux Juifs par les nazis : peut-être, mais leur ignorance même était le résultat d’une décision réfléchie : elles ne voulaient pas le savoir. Il en est exactement de même aujourd’hui : ce qui compte pour le gouvernement, c’est de se débarrasser des hommes, des femmes et des enfants concernés ; sitôt la frontière franchie, il ne s’estime plus responsable de rien et les abandonne à leur destin en toute indifférence.
Pour expulser les gens, il faut d’abord s’assurer de leur personne. Nous retrouvons ici la gamme des procédés que j’évoquais en commençant. C’est que dans ce domaine les analogies résultent de la nature des choses ; la chasse à l’homme, surtout lorsqu’elle est assortie d’objectifs chiffrés, implique l’utilisation d’un certain nombre de techniques : rafles, convocations-pièges, interpellation des enfants dans les écoles, internement administratif. Quelles que soient les populations ciblées, le recours à ces techniques est inéluctable dès lors qu’on prétend à l’efficacité. Il faut d’ailleurs admettre que, sur ce point, le Ministre de l’Intérieur n’a guère innové par rapport à ses prédécesseurs de l’époque de Vichy et de la guerre d’Algérie et la police française n’a eu qu’à puiser dans ses archives pour retrouver les bonnes vieilles méthodes.
En quatrième lieu, la mise en oeuvre de la répression et les dérives qui l’accompagnent suscitent inévitablement des protestations de caractère moral ou humanitaire. Face à ces protestations, la riposte des responsables est la même, en 2006 comme en 1942, et elle est double : d’un côté, les autorités, nous disent-elles, ne font qu’appliquer la loi, et les protestataires s’entendent reprocher leur incivisme. Par ailleurs, pour désarmer les oppositions, les autorités introduisent des distinctions à l’intérieur de la population frappée par la répression. En 1942, le gouvernement de Vichy déclarait séparer le cas des Juifs français, dont il prétendait vouloir sauver au moins la vie, de celui des Juifs étrangers, livrés pieds et poings liés à l’occupant. De même aujourd’hui, Maître Arno Klarsfeld, l’ineffable médiateur promu par le Ministre de l’Intérieur, insiste sur l’opportunité d’opérer un tri, une sélection, entre les familles qui ont des attaches avec la France et celles qui n’en ont pas, l’expulsion de ces dernières n’appelant aucune objection de sa part. Entre 1942 et 2006, les éléments de continuité sont donc nombreux, et il est d’autant plus légitime de les mettre en évidence que, comme les historiens l’ont aujourd’hui démontré, la politique anti-juive du gouvernement de Vichy ne lui a nullement été dictée ni imposée par l’occupant, même si elle comblait ses voeux. C’est d’eux-mêmes et spontanément que le gouvernement, l’administration et la police de Vichy ont offert et apporté leur concours aux autorités allemandes, notamment sous le prétexte proclamé de préserver la souveraineté de l’Etat sur le territoire national : ils ne sauraient donc excuser leur conduite au nom de la contrainte ou de la « force majeure ». La comparaison est donc légitime avec la politique présente, dont l’origine « française » n’est pas discutée.
Si les événements suivent leur cours actuel, il est vraisemblable que les analogies iront jusqu’à leur terme et que, dans trente ou quarante ans, des cérémonies de repentance seront organisées pour déplorer et désavouer la politique d’immigration pratiquée actuellement. Plutôt que d’attendre un tel dénouement, ne serait-il pas préférable de renforcer dès aujourd’hui la résistance à cette politique, en attendant d’y mettre fin dès que l’évolution de l’opinion le permettra ?
si. c'est préférable.