Monsieur Fillon,

Votre déclaration au matin m'a tiré du sommeil alors que je m'étais endormi avec France-Un-Faux. Les mots semblent bien peu vous importer, ces mots que vous employez pourtant pour dire que la France est en faillite sans l'être ou pour motiver des préfets à rafler et expulser des sans-papiers.

Je passe sur l'insulte faite à tout-e-s ceux-elles qui s’acharnent à chercher le mot le plus juste, tout en sachant qu’il ne viendra jamais, à ceux-elles qui ne veulent pas avoir l’illusoire dernier mot. Je passe sur mes réalités qui sont, à n'en pas douter, bien différentes de celles d'un Premier Ministre.

A la terrasse d'un café de Belleville, je pense à ces personnes qui n'entreront pas dans vos statistiques.

Je pense à Lamine, jeune de 22 ans, mort dans un fourgon de la police nationale de France.

Je pense à Nelson, adolescent de 14 ans mort écrasé sur un passage piétons par une voiture de la police nationale de France.

Je pense à Ivan, gosse de 12 ans fils de sans-papiers, sorti du coma après avoir sauté d'une fenêtre pour échapper à la police nationale de France.

Je pense à cette femme sans-papiers de 51 ans dont on vient d'apprendre la mort alors qu'elle avait, elle aussi, sauté par une fenêtre pour échapper à la police nationale de France.

Je pense à ces libraires inquiétés pour avoir affiché sur leur devanture de ces mots qui ne comptent pas, des mots qui demandent des comptes à la police nationale de France.

Je pense à Bouna et Zied, comme tous les jours depuis deux ans.

« Les mots ne comptent pas ; ce qui compte, ce sont les réalités. »

On meurt beaucoup ces derniers temps, on saute aussi beaucoup aux fenêtres. L’appel du vide, sans doute. Le salut dans la chute. L’expression « mort de peur » au sens propre. « Les mots ne comptent pas. »

Je serai dans un peu moins d’une heure en bas d’une fenêtre, pour l’hommage rendu à cette femme morte. J’y retrouverai des ami-e-s, des inconnu-e-s, des compagnon-ne-s de lutte. J’y retrouverai la rage et le deuil. J’y retrouverai la police nationale de France.

Nous crierons sans doute que le Pouvoir assassine, nous crierons des mots que vous n’entendrez pas, nous crierons nos frères et nos sœurs mort-e-s, nous crierons les morts qui, pour vous, n’ont pas plus l’air de compter que les mots.

Ubifaciunt

nb : une dernière question, monsieur Fillon, dans vos statistiques, comptez-vous les mort-e-s comme « reconduit-e-s à la frontière ? »


(merci à Thibautcho pur la photo)