Tout d'abord, je devrais me taire.

Cela serait le meilleur des développements. Mais je n'ai ni le courage, ni la volonté, car ma langue batifole en mon palais de chair.

Souvenez-vous. Tout commença par le silence, ou du moins du silence. La première vie fut mouvement, donc bruit. Mais encore fallait-il une oreille pour l'entendre. C'est là le premier paradoxe, le bruit ne vit que parce qu'on l'entend. Sans oreille, tout est silence.
Puis il y eut la gente gargantuesque, haute de mille pieds et ma foi for bruyante. On dit que ces bestioles avaient des trous dans le crâne, et je certifie que c'étaient des oreilles. En ces jours des plus radicaux, le silence se faisait déjà rare, très rare. Le moindre souffle du corps était une tempête. Il fallait donc creuser des galeries dans la terre pour trouver un minimum de quiétude. C'est ce que firent plus tard les Cro-Magnons.

Mais l'homme, sans langage, n'est rien, aussi se fit-il un honneur de déblatérer à tout va. Nous voyons que le silence était encore une denrée rare, surtout que les valeurs de bienséance n'existaient pas encore. On pouvait émettre les bruits les plus saugrenus avec son corps, sans honte ni fierté. Or, voilà qu'arrivaient les premières lueurs artistiques, faites de chants et de musiques. Le silence n'était plus qu'une chimère.

Il fallut attendre les premiers grands empires, avec leurs armées décadentes, pour cerner le sens du silence. Après le combat, la mort rodant sur les cadavres, les solitudes des guerriers démembrés, etc etc etc, tout ce cocktail moderne posa les bases d'une notion toute nouvelle : sileo, se taire, être calme, au repos.

Certains associent cette notion de silence à la mélancolie, voire la nostalgie, et je comprends leur maladresse.
Puis il y eut les arts picturaux, tentative désespérante de figer la palabre, le conte, la morale, le présent. Les êtres humains, ne sachant que faire de cette somme de silence qui s'imiçait dans les évènements, ne trouvèrent comme solution que de les mettre en peinture. Dès lors que l'on traça les lignes du quotidien, plutôt que de l'évènement magique, on arriva à frôler le silence.

Il est entendu que l'arrivée de la photographie, et de son amie-ennemie la cinématographie, mit le foin dans nos idées. Le bavard devint d'un muet convenable, presque déplaisant. C'est que ces images avaient tant à dire que l'esprit ne pouvait s'empêcher de les entendre marmonner les dires du monde. Et quand bien même on y mettait du mouvement, ça devenait d'un vacarme sans nom. D'un autre côté, l'abstraction et le cubisme tentaient désespérément de retrouver ce calme primordial, dans un art pictural dénué d'éléments bavards. En vain, car les commentaires fusaient face à ces merveilleuses aberrations. Qui donc allait rendre au silence sa substance ? Les moines ? Les morts ? Les absents ? Les nihilistes ? Que nenni.

L'arrivée du cinéma parlant fit beaucoup de bruit. On le transforma en pouvoir médiatique, et c'est devenu ce que nous connaissons tous : la télévision. Le silence n'y a aucune place. De toute façon, tout ce qui fonctionne à l'électricité omet le silence. Les deux plus grands silences du 20ème siècle furent les secondes qui précédèrent les deux explosions nucléaires qui rasèrent deux villes japonaises à la fin de la deuxième guerre mondiale. Un silence de mort.
On perçoit encore quelque silences par ci par là, dus aux ignorances. Ce sont les petits silences de nos représentants d'état, face à des questions somme toute banales, mais qui demandent une certaines réflexions pour être détournées. Ce silence-là a de beaux jours devant lui.

Les vestiges du silence ? L'incrédulité, la mauvaise foi, l'ignorance, le dédain, l'arrogance, tout ce qui fait l'humain, dans toute sa grandeur.