Libération faisait sa couverture ce week-end avec le suivi d'une tournage de documentaire de France 2. Plutôt surprenant lorsqu'on se penche un peu sur l'actualité. Suivant les travaux de Milgram ("Soumission à l'autorité", 1960-1963), portés à l'écran par Henri Verneuil (1979) dans "I comme Icare", le producteur christophe Nick tente l'expérience en changeant le décor. Nous sommes ici dans un jeu télévisé.

L'article en soit ne fait que détailler ce que nous pouvons imaginer. D'où l'agacement qu'il peut susciter. Mais commençons par l'expérience.

Ce que Milgram a fait, c'est de proposer aux étudiants de campus universitaires américains une expérience. La mémorisation était le sujet du travail, et le cobaye recevait une décharge électrique, envoyé par l'étudiant volontaire à chaque mauvaise réponse. Seulement voila, le cobaye était un acteur, les décharges étaient fictives, ainsi que les cris de douleur, et les possibilités punitives pouvaient aller jusqu'à une décharge mortelle.

Le constat fut saisissant : plus de 60 % des élèves allaient au bout. C'est-à-dire qu'ils poussaient le voltage punitif jusqu'au maximum. La blouse blanche à côté d'eux était là pour pour les rassurer, ils n'avaient aucune responsabilité quant à ce qui se passait, l'expérimentateur portait TOUTE la responsabilité. Milgram voulait dénoncer l'obéissance aveugle, la déresponsabilisation. Quelque part, il lança les pistes pour essayer de saisir une partie de l'horreur humaine, généreusement mise en scène en ce fameux 20ième siècle...

Le documentaire qui nous intéresse suit le même principe. Seulement il ne se déroule pas sur un campus universitaire, mais au Studio 107, plaine St-Denis. Et l'expérimentateur n'a pas de blouse blanche, il est ici remplacé par une présentatrice, Tania Young. Le tournage est sensé être le pilote d'un jeu télévisé. Son nom ? La Zone Xtrême. De la même façon, il y a deux candidats, dont l'un des deux n'en est pas un, mais un comédien qui jouera le jeu truqué.

Le verdict en sans appel, quoi que prévisible. Plus de la moitié des candidats qui participent à ce qu'ils pensent être un jeu vont au bout de la souffrance infligée. Lorsque l'autre candidat (le comédien) commet des erreurs, ils envoient des décharges (fictives) jusqu'au niveau DANGER. Aller dans le rouge ne leur fait pas peur, la présentatrice est là, derrière eux, pour les mettre en confiance.

Sur le web, la plupart des réactions est intéressante : les commentateurs sont offusqués, lassés, ou prennent cette expérience pour une récupération de la télé-réalité. Alors que toute cette orchestration est une expérience, beaucoup semblent n'y voir qu'un ersatz de la télé-réalité, vicieuse certes, mais banale. Dans l'article de Libé, le questionnement du producteur est là : peut-on critiquer la télévision à la télévision ? Bourdieu s'était déjà posé la question après son cuisant échec sur le plateau d'Arrêt sur images. Le fait que cette expérience soit produite par le service public (France 2) y est aussi pour quelque chose.

Je ne sais pas quelles étaient les réactions, à l'époque, à propos des expériences de Milgram, mais je sais que celle-ci, retranscrite dans une banalité télévisuelle bien de notre temps, laisse à réfléchir. Je ne suis pas offusqué, car je ne vois pas ce qui aurait bien pu changer entre ces fameuses années 30-40 et maintenant. La banalisation de la violence, son esthétisation sont une évidence. Il n'y a donc pas de raison que nous ayons gagné en humanité. Je ne suis pas choqué non plus, car l'expérience a le mérite d'être mise en place, et dénoncer les travers de la stupidité télévisuelle est plutôt louable. Quant aux travers de l'expérience, attendons de voir la diffusion pour juger.