Lorsqu’on est un vrai fumeur, et je pense l’être, on se doit de maintenir ses réserves de tabac en ordre. J’avais donc décidé d’aller me fournir en provisions et, mon vieux manteau tyrolien sur le dos, j’ouvris la porte de mon appartement. Sur le seuil, je vis le nourrisson.
Il paraissait dormir. Quelques secondes suffirent à ce que je m’empare du petit être. Le laisser au milieu des courants d’air aurait été peu délicat pour ma conscience. Je remis à plus tard ma première action, et rentrai chez moi.
La chose fut posée sur la table. Je ne sais si ce fut la chaleur ou bien ma présence, mais il y eu un éveil. Des yeux s’ouvrirent, des poings se fermèrent puis se décrispèrent. Les jambes battirent l’air et les poumons crachèrent leur souffle bruyant.
Ayant très peu de connaissance en la matière, j’allai remplir un verre d’eau du robinet. Tout être formé d’eau boit de l’eau.
Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, revenant près de mon hôte, je le vis là, posé sur ses jambes, ayant poussé comme un haricot. Je laissai le verre de côté et lui caressai les cheveux. Il eut un sourire remplissant de moitié sa bonne bougne et l’accompagna d’un mot inconnu. Je m’empressai de fouiller dans un tiroir où je savais sommeiller un caillou des plages de l’océan atlantique. L’ayant en main, je le tendis au môme pour qu’il se fasse les dents. Mais déjà il gambadait, tout genoux dehors. Après quelques roulades, il s’assit et prit quelques pages d’un journal traînant au sol qui attira son attention. Je l’observai suivre les mots comme si c’était des images.
Quelques vieilles bandes dessinées dormaient prêt du lit, j’allai les chercher. Mais j’avais un temps de retard. Le jeune homme était là, près de la fenêtre. Il dessinait sur la buée de la vitre de beaux points d’interrogation. Je décidai d’allumer la radio pour attirer son attention, quand me retournant, je vis un homme. Tous deux, nous nous assîmes à la table. Il répondit à mon sourire. Je n’osai plus le quitter des yeux, de peur de le voir dépasser mon âge.
Ce fut lui qui prit l’initiative. Il se détourna, et me cacha son profil d’une main. Je me levai pour le rassurer, mais déjà le temps avait laissé son empreinte ignoble.
Le vieillard se leva difficilement, mit la main sur mon épaule, et disparut par la porte. Je me précipitai derrière lui, le cœur à plein régime. Bien sur, il n’y avait plus personne. Sur le palier, j’en profitai pour vider la boîte aux lettres.