LA DERNIERE SEMAINE DE MONSIEUR PROLIGERE (15)
Par Cyrille le vendredi 16 septembre 2005, 17:09 - Monsieur Proligère - Lien permanent
Cinquième journée.
Le courrier s’étalait sur la table. Non pas qu’on m’écrive des quatre coins du monde, mais le tas n’avait pas été saisi depuis quelques jours. S’en détachaient les sempiternelles publicités bariolées, m’empressant d’acheter qui deux kilos de porc en hâtille, qui un aller-retour pour Cracovie à des prix défiant toute concurrence. C’est à croire que certains avions sont en papier, et leur carburant en jus de pomme.
Je triai comme à l’accoutumée, un tas pour la poubelle, un autre pour l’agacement, et un dernier pour la curiosité.
Le troisième tas était constitué d’une bien étrange carte postale. Seule, elle semblait prendre tout l’espace de la table. L’image était une prairie sur laquelle flottait une fumée sans feu. Lorsque je la retournai, il n’y eut aucun texte sous mes yeux. A peine remarquai-je le tampon du lieu de l’expéditeur : campagne de Nroos.
Prestement je m’emparai, avec je dois le dire une certaine excitation qui, si je l’avais pleinement ressentie alors, aurait provoquée une nostalgie agréable et m’aurait éloigné de mon dessein, je m’emparai donc d’un stylo et me mis à l’ouvrage.
Cher ami, et là, j’allai à la ligne.
Si étendu est le temps qui sépare le moment présent de notre dernière entrevue. Je peine à dessiner mentalement les traits particuliers de ton visage. Et toi, homme mûr, saurais-tu ne pas m’ignorer dans la foule ?
Pourtant, il me reste de toi l’essentiel. Non pas ton enveloppe corporelle qui, comme tu aimais le dire et aimes encore j’en suis sure, n’est qu’un emballage recyclable, mais bien ces paroles qui ne cessaient de s’échapper de ta bouche pulpeuse. J’ai encore en mémoire une des dernières questions que tu me soumis avant que nous nous séparions définitivement (mais le savions-nous alors ?). Le dernier être humain sera-t-il un honnête homme ?
Et bien vingt ans plus tard, j’ai trouvé réponse, dans les parages de mon exil, en territoire Sécrétien. Figure-toi, mon homme de toujours, que j’ai rencontré le dernier homme, qui d’ailleurs est une femme. Et rassure-toi, mon homme de toujours, l’honnêteté ne saurait trouver meilleure figure. Je ne sais et ne pourrai jamais savoir si cela te plaira car après tout, que reste-t-il de nos convictions d’antan ? Du petit bois.
J’ose espérer que tu n’auras pas changé d’adresse. N’essaie pas de me retrouver, je n’existe plus.
Celle que tu sais.
Je posai le stylo et retournai la carte. La fumée n’avait pas disparu de la photographie. Enfin, je relis le tout et ne pus empêcher de sentir monter en moi l’émoi tant attendu. Même vingt ans après, l’amitié est indemne. Qui l’eut mis en doute en eut été rassuré. Il se détacha alors de mon œil une larme ambiguë.
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