(Peu de choses appartenant au passé me tiennent encore à cœur. Certaines scènes, ou personnages, ou lieux ont été volontairement effacés. D’autres ont simplement disparu. Aussi n’est-il pas si étrange que ce qui me revient à l’esprit le plus souvent ne soit pas un lieu physiquement palpable. Enfin, palpable il l’est, et le simple fait d’en parler me le remet en place comme pas d’autre, bien que je n’en ai jamais eu tous les éléments.
Néanmoins, je serais incapable de vous le montrer du doigt car il n’existe pas pour vous, mais pour moi.
Ce n’est pas tant comme si je l’avais inventé. J’en serais bien incapable. Non pas que je sois de ces corniauds qui ont oubliés comment se servir de l’imagination, mais je connais mes limites, je n’ai que deux bras et deux jambes. Et le décrire ne se peut sans avoir recourt au mensonge tant il est un lieu entier.
Il m’est apparu plusieurs fois de façon parcellaire, il y a de nombreuses années, alors que je rêvais. J’y ai fait des chutes invraisemblables, des poursuites abracadabrantesques. Je m’y suis reposé comme un guerrier repu, ennuyé tel un bourgeois, j’y ai connu l’amour interdit et le goût du sang.
Depuis, nous nous accompagnons de loin. J’ose dire que j’ai de l’importance pour lui, puisqu’il ne m’a pas abandonné. C’est comme cela que ça fonctionne.
Peut-être même m’utilise-t-il comme je le fais. Car il me plaît à l’évoquer mentalement lorsque mon espace se rétrécit. Il ne se rêve plus, il s’invoque.
Je vois bien que j’en parle comme si c’était un vieil ami, et c’est bien de cela qu’il s’agit. Il m’apparaît d’une figure que les autres ne perçoivent pas. Nous nous sommes regardé vieillir. Je l’invoque dans mes errances, et il m’apparaît à des moments qui me semblent incongrus, mais qui pour lui doivent avoir une importance certaine.
Nous nous reprochons suffisamment peu, car nous nous connaissons comme nous-même.
Si j’essayais de vous le décrire, je ne pourrais qu’évoquer la mer en fond, le haut d’une falaise, dont l’étendue est faite de garrigue, avec légères buttes et sentiers. Un vent tiède balaye constamment l’espace. Et pourtant, ça ne suffira pas, il manquera touts ces moindres éléments qui s’attachent à moi dès que j’y mets les pieds, et qui m’échappent lorsque je le quitte. Je le sens s’éloigner. C’est que l’un de nous doit se rapprocher de la mort.)