Mon pauvre ami, me disais-je alors que la rue s’ouvrait à moi, tu n’es vraiment pas fait pour ça. Je venais de quitter la cour intérieure de mon immeuble datant de 1900 (c’est inscrit au-dessus de la porte d’entrée), avec l’intention courageuse de faire quelques achats d’ordre vital. On a beau être un vieux rêveur, la chair se nourrit de substances cruellement réelles.
Je fis donc marcher la mécanique du pas, l’un puis l’autre, tout en essayant de me défaire de mes pensées magiques. Car voyez-vous, j’organise mes pas en ensembles de cinq lorsque l’espace que je dois traverser m’est hostile. Cela rend le trajet plus intéressant, mais plus difficile.
Le un fut donc plus puissant que le cinq, et je me dirigeai vers le petit supermarché du quartier sans compter dans ma tête. Aussi eus-je à contempler toute l’étendue de l’humanité qui se déversait face à moi.
Ce qui me fait le plus peur, ce sont les multiples visages, formes de visage que la chair aime à produire. Etant donné que dans chaque visage se lit une vie, je n’ose plus les voir tant ils ont déjà déchaîné les forces douloureuses qui m’habitent. Mes yeux vont dans les jambes.
J’arrivai jusqu’au supermarché, le nez dans le guidon comme on dit, et je passai le petit tourniquet. A peine avais-je pris un panier en plastique qu’on m’adressa la parole.
« Tiens, mais c’est monsieur Proligère. Comment allez-vous ? »
Je levais les yeux. C’était ma voisine, la scientifique, experte en pesée de monotonie. Je vis alors son visage, et défila sous mes paupières intérieures des images qui ne m’appartenaient pas. Ce phénomène ne se déchaîne qu’aux endroits agressifs, et je ne m’en méfie jamais assez.
Je répondis que tout allait pour le mieux, et nous eûmes un bout de chemin ensemble dans les rayons. Elle me fit la conversation, et ma politesse sembla lui suffire.
Lorsque devant l’étalage de chairs à manger, je lui demandai ce qu’elle pensait de tout ce déballage impudique, elle pigmenta ses joues de rouge et disparut rapidement derrière les eaux minérales.
J’achevai de remplir mon panier et franchis sans encombre les caisses.
Sur le retour, je pus rougir à mon tour. Ce que m’avait laissé voir ma chère voisine avait de quoi faire tourner l’eau bénite en vinaigre. Quand même, ces femmes modernes, quelles extravagances, quel zef sous cape ! Je ressentis alors une certaine gêne, un sentiment profond que je pensais avoir perdu à jamais, et dont la saveur semblait avoir tourné.