LA DERNIERE SEMAINE DE MONSIEUR PROLIGERE (20)
Par Cyrille le lundi 19 septembre 2005, 14:46 - Monsieur Proligère - Lien permanent
Fin. Proligère : qui porte un germe.
Il est fort à parier que je n’aurais pas du m’énerver. Mon cœur n’y tient plus. Je viens de rentrer et ce que je porte en moi me renvoie en arrière. Il m’a fallu des années pour me débarrasser d’un poids que je n’ai jamais pris la peine d’identifier, faute de courage, et voilà que ça revient tout d’un bloc, sans appel. Le recul se manifeste comme un mécanisme de défense, comme une arme rhétorique, mais dès que la parade est passée, la lucidité prend le pas, écrasante dans ce qu’elle donne à voir. Une tristesse inouïe m’a envahi, agrémentée de tremblements épouvantables. Je n’arrive pas à pleurer, tant les pores de ma peau sont tendues ! Le nœud s’est reformé, vieil animal de compagnie, et je n’ai plus le courage de le défaire. J’aurais du me méfier, toutes ces années où j’ai appris à oublier, à exclure, à refuser, ne m’ont servi qu’à repousser le cas comme on pousse l’assiette sur le côté de la table. Maintenant, j’y suis, paralysé de terreur, jusque dans mes articulations. J’ai menti. La solitude, je l’exhibais comme une fierté. Maintenant je suis devant le fait, un vrai mur de glace. Touche-le et ta peau y reste accrochée ! Je me suis accompagné de moi-même, non sans quelques moments de tendresse, mais maintenant que la douleur a repris son obscure épaisseur, je ne me suffis plus. Comment ai-je pu ne pas sentir venir la chose ? Cela doit faire un moment que je couve ce monstre. Je l’ai gardé dans mes entrailles, feignant d’être un homme entier, satisfait. Pourtant il était là, me lorgnant de son oeil de vipère, se gaussant de mes émois, de mes égarements. Vais-je avouer que j’ai honte ? La plus légère égratignure, un léger coup de sang, m’a répandu comme le plus faible des faibles sur le sol. Au diable la fierté ! Je ne se suis qu’un pauvre homme parmi les hommes, et pourtant une révolte m’habite que je déteste. Assis à ma table, le mouchoir tourne entre mes doigts incertains. Le tabac me ferait du bien mais je n’en veux pas. Son goût pourrait m’apporter la nausée. Il reste la fenêtre, orifice maternel par excellence. Mais à quoi bon la rêverie quand la tête est remplie d’une épaisseur aveugle. Aurait-ce été cela être un homme, que d’exprimer sa révolte en continu, sans halte ? Mais je me voile la face. La colère qui est en moi n’a rien d’une émancipation, elle n’est tournée que vers moi-même. Toujours ce moi-même, incessant moi-même tournicotant dans mes pattes à moi-même ! C’est l’ouroboros que cette colère qui me met en colère, cette colère de n’avoir qu’une colère sans nom. Suis-je arrivé à un achèvement, pour ressentir autant le besoin de mettre des mots sur mes sentiments amputés ? Voilà encore que je me trompe. Rien n’a été coupé, tout juste froissé pour glisser dans les plis le cas à effacer. Mes yeux sont bloqués dans le blanc de la porte de la salle de bain. J’ai l’impression que la respiration de mon corps s’est ralenti. Je suis plus vieux que mon corps. Quand lui récupère, je tourne en rond comme un rongeur en cage. Ce cas, que je ne peux nommer car il n’a pas de nom, tout juste se dit-il lorsqu’on reste muet, incapable, ce cas n’est qu’une boule dans mon ventre. Du moins est-ce là son vocabulaire. C’est dans la proportion que se disent ses phrases. Une intensité, de l’impalpable à l’extrême aigu. J’en avais fait un compagnon de route, il est vrai que je le supporte depuis tellement d’années qu’il était devenu, dans mon imaginaire, un appendice un peu aigre. Mais combien de forces a-t-il emmagasiné, combien s’est-il nourri de ma confiance, de mon aveuglement ! Voilà où j’en suis. Peut-être est-il temps de rédiger son testament. Que vais-je laisser à qui ? La fenêtre se prend pour un œil, elle tente même un clin qui tire un pauvre sourire, une maigre grimace du coin de ma bouche. J’ai lâché mon mouchoir, l’ai laissé sur la table. Je n’en aurai plus l’utilité. Je me lève en soupirant, comme si une caméra suivait mes faits et gestes, un beau soupir long et profond. Je vais voir mes livres, regarde les tranches et les caresse du doigt. Encore une fois, la caméra trouvera ce geste intéressant. C’est stupide, mais je me dis que j’en glisserais bien un dans ma poche. Puis cette idée s’échappe, il est impossible de choisir. Aussi je m’avance vers la fenêtre, l’ouvre en grand, et ferme les yeux, acte que je considère fièrement comme résumant ma vie. Je me penche trop et tombe. J’espère que la caméra a bien suivi ma chute. Cette fois, je ne me réveillerai pas d’un mauvais rêve. Dans mes oreilles résonne le glas lointain, comme une sonnerie de porte d’entrée. D’ailleurs, ce gling gling m’agace et me tire d’une torpeur toute mienne. Soufflant comme un canasson, je me lève et m’approche de la porte, prêt à gueuler toute ma mélancolie sur des faces évangélistes. Mais dès que je l’ouvre, ma boule au ventre se dégonfle. Tout juste si mon corps ne mime pas l’effet sonore. Ah qu’elle est gracieuse ma voisine en blouse blanche. Un vrai krupnik ! Elle semble mal à l’aise, aussi je l’invite à entrer. Pendant qu’elle m’explique maladroitement les raisons, que je n’écoute pas, de sa fuite au supermarché, j’observe la façon si démoniaque qu’elle a de faire tourner sa cheville en faisant une pointe. Une fois son laïus terminé, clôturé par un sourire qui me provoque un frisson puéril, je l’invite à boire un café. Elle accepte et je la laisse s’installer à ma table. Pendant que j’écoute faire la cafetière italienne, elle regarde par la fenêtre et sourit. Il y a dans la façon qu’elle a de se prélasser simplement une honnêteté qui me traverse et m’allège. Je répandrais bien ma bouche sur son corps entier. Mais la cafetière tousse, et je sers le café dans de petites soucoupes fêlées. Puis nous faisons la conversation. Une fois le café terminé, je me permets de lui demander si la fumée ne la dérange pas, et me prépare une pipe. Alors que je craque une allumette, un immense brasier s’empare de moi. Je me tourne vers ma belle voisine, et observe son visage prendre des rougeurs incroyables. Elle hoquette, et quitte sa blouse blanche, toute désolée. Je ne le suis pas, et suis son exemple en enlevant mon pull-over. Nos têtes sont prêtes d’exploser ! Je pense avoir mis bien trop de café dans la cafetière. Je lui fais part de mon erreur, et elle se prend à avoir un fou rire, du genre de ceux dont on ne peut s’empêcher de partager, et dont la fin paraît ne jamais arriver. Une vague grimaçante nous submerge, et nous nous retrouvons à balancer nos vêtements les uns après les autres dans la pièce, chaque geste accompagné d’une nouvelle rasade de bonheur. On dirait qu’il pleut du beau linge ! Enfin, nos souffles se calment, reprennent leur train-train. Nous n’osons rien dire de peur de provoquer une nouvelle tournée. Ne sachant que faire, je lui prends la main. Elle la serre et se lève. Nous sommes en sous-vêtements, indestructibles et immunisés au ridicule. Nous nous levons et allons dans ma chambre. Nous faisons l’amour jusqu’au sang, plusieurs mois, sans interruption. Elle a la science pour elle, moi j’ai l’audace. Nous utilisons toute sorte d’objets, de scénarii, d’acrobaties pour ne pas rompre. Nous allons jusqu’au bout des humiliations, des hurlements, des saveurs indigestes. Nous perdons le fil des sens. Elle fait de mes craintes un cratère de volupté. Je crois que j’ai le béguin pour elle.
Commentaires
waouh ! c'est ce qui s'appelle finir en beauté... comme quoi la pesée en monotonie porte ses fruits et y a que le rAmou qui compte ! Merci la loupiotte de m'avoir éclairé, j'ai vraiment beaucoup aimé.
Cher monsieur Proligere... je pourrais vous "saouler" de compliment mais que dire de plus si ce n'est que vous me redonner completement et tout simplement l'envie de lire... merci