Fulgurance intemporelle - expérience en tryptique
Par Cyrille le mardi 4 août 2009, 17:38 - Monsieur Proligère - Lien permanent

Je profite du fait que tout le monde soit en vacances, même sur Airmole, pour laisser la parole à Monsieur Proligère.
Dimanche, je me suis promené dans les rues de Paris. Un étalage dépassait du trottoir, des livres d'occasion étaient en exposition. Je vous le dis tout de suite, l'idée est de trouver les livres qui ne sont plus édités, ou difficiles à trouver en librairie traditionnelle. Au bout de dix minutes de gymnastique manuelle, vous connaissez la technique : on fait marcher les deux doigts comme s'ils déambulaient dans le vide, je trouvai mon bonheur.
Le La Fayette de Joseph Delteil en Cahiers Rouges, et le Borges de e. rodriguez monegal. J'omets volontairement les majuscules, c'est ainsi que le nom de l'auteur est imprimé sur la couverture de la collection Microcosme - écrivains de toujours. Bref, sitôt rentré, je me mis à feuilleter ce dernier, jusqu'à tomber sur un passage émouvant : Je suis limité à ce vertigineux présent et l'on ne peut admettre qu'il puisse, dans son infime étroitesse, contenir le nombre effrayant des autres instants isolés.
Je n'en ai pas dormi de la nuit. Vertigineux/infime étroitesse, c'est là que se développa l'idée qui me rendit cette nuit si difficile. Ce présent, si impalpable, autant porteur d'infinité que de brièveté malsaine, pfiou ça ne fit que passer, pfiou, une éternité devant les yeux. Et de construire dans mon esprit les trois piliers qui portent nos existences : temps, espace, pensée.
D'abord le temps, car il nous manque. Symbolisons-le : une ligne qui, d'un côté, part à l'infini futur, d'un autre côté revient sur l'infini passé, et se voit crayonné d'un point sans cesse fuyant, ce fameux présent. Certains y voient le vide, d'autres l'infini insaisissable, sans cesse en mouvement, construisant cette ligne imaginaire de multiples pointillés. Vous comprenez bien qu'avec des idées pareille le sommeil est difficile à trouver.
Ensuite l'espace. Tout se joue dans les lignes de fuite. X, Y, Z. Prenez votre Y et votre Y, abscisse et ordonnée, vous aurez un plan. Rajoutez-y un Y, vous aurez le volume qui, si vous le laissez faire, remplira toute la Zone : espace. Nul besoin d'une quatrième dimension, trois suffisent amplement pour vous faire tourner dans un lit.
Pour conclure le tryptique, il me fallut chercher dans les méandres de mon crâne. N'ayant aucune, je dis bien aucune, notion philosophique ou métaphysique autres que celles que me dictent mon bon sens, je fouillai donc dans ce qui me semblait le plus approprié à fournir le troisième élan, celui qui allait me permettre d'enfin trouver le sommeil. C'est donc que la pensée quémandait sa part du gâteau. J'aurais pu me satisfaire du trio freudien, mais je suis plutôt jungien, voyez-vous. Néanmoins, je ne pouvais me permettre de plagier et n'avait plus comme armes que mon raisonnement, mon imagination et mon incroyable envie de dormir. J'en fit donc les trois caractéristiques de la pensée...
Et trouvai qu'il était temps de dormir.
Commentaires
J'aime bien (la fin de) ton texte, et j'y ajoute l'un de mes vertiges favoris : l'instant où l'on tombe dans le sommeil, - qui a hanté nombre de mes nuits proligériennes.
Paradoxe parmi les paradoxes : comment être simultanément conscient et inconscient ?
Combien de minutes passées à guetter de toute la force de ma concentration l'instant du passage dans l'inconscience ! Ach ! Et l'instant suivant était celui du réveil !
Trêve de paradoxe ! Une affirmation simple et péremptoire : il n'y a pas d'instant, que de la durée.
ce passage dans l'inconscience, arghh, véritable obsession qui te sort continuellement de l'endroit où tu entres. Parfois l'impression de tourner en rond autour du vide. Penser que le mieux c'est de ne penser à rien, c'est déjà pas très efficace pour s'endormir. Si en plus on se met à guetter la marche qui permet de glisser, aïe aïe aïe.
Ceci dit, combien faut-il d'instants pour faire une durée ?
Demander "combien ?", c'est considérer le temps comme numérable, quantifiable, discret (j'adore ce mot).
C'est considérer le temps comme de l'espace.
Le paradoxe de Zénon, indépassable.
houla, c'est du lourd... Le coup de la flêche, je ne l'ai pas saisi, je m'en vais le relire. Mais le temps que j'accède à la page, elle aura déjà parcouru 4 mètres, puis deux, puis un, puis...
Le paradoxe de Zénon a été dépassé, d'ailleurs, même s'il reste diantrement efficace.
Pour être très honnête, cette question du mouvement (l'articulation du temps et de l'espace, si l'on veut) et ses paradoxes innombrables, c'est le cinéma.
Même Deleuze l'a dit, alors.
"encore qu'Deleuze, c'est p'têt' suprêmement surcôté, non ?"
Dès les hiéroglyphes, on a ce paradoxe. A la fois fixe et fixé, dans l'espace et le temps, et pourtant traversant ces deux entités.
"encore qu'Deleuze..." : j'ai l'impression de me lire !
D'ailleurs, si l'on poursuit sur la surcote d'une certaine philosophie moderne française, il est bon de savoir qu'une certaine quantité de textes de Bouveresse est disponible à la lecture sur le site de son éditeur Agone.
Par exemple, son volume 'Pourquoi pas des philosophes ?' (chapitre 5) est rafraîchissant de bon sens.
Sur le coup des paradoxes, je vois pas trop le rapport avec les hiéroglyphes ?
moi non plus.