Dimanche, je me suis promené dans les rues de Paris. Un étalage dépassait du trottoir, des livres d'occasion étaient en exposition. Je vous le dis tout de suite, l'idée est de trouver les livres qui ne sont plus édités, ou difficiles à trouver en librairie traditionnelle. Au bout de dix minutes de gymnastique manuelle, vous connaissez la technique : on fait marcher les deux doigts comme s'ils déambulaient dans le vide, je trouvai mon bonheur. Le La Fayette de Joseph Delteil en Cahiers Rouges, et le Borges de e. rodriguez monegal. J'omets volontairement les majuscules, c'est ainsi que le nom de l'auteur est imprimé sur la couverture de la collection Microcosme - écrivains de toujours. Bref, sitôt rentré, je me mis à feuilleter ce dernier, jusqu'à tomber sur un passage émouvant : Je suis limité à ce vertigineux présent et l'on ne peut admettre qu'il puisse, dans son infime étroitesse, contenir le nombre effrayant des autres instants isolés.

Je n'en ai pas dormi de la nuit. Vertigineux/infime étroitesse, c'est là que se développa l'idée qui me rendit cette nuit si difficile. Ce présent, si impalpable, autant porteur d'infinité que de brièveté malsaine, pfiou ça ne fit que passer, pfiou, une éternité devant les yeux. Et de construire dans mon esprit les trois piliers qui portent nos existences : temps, espace, pensée.

D'abord le temps, car il nous manque. Symbolisons-le : une ligne qui, d'un côté, part à l'infini futur, d'un autre côté revient sur l'infini passé, et se voit crayonné d'un point sans cesse fuyant, ce fameux présent. Certains y voient le vide, d'autres l'infini insaisissable, sans cesse en mouvement, construisant cette ligne imaginaire de multiples pointillés. Vous comprenez bien qu'avec des idées pareille le sommeil est difficile à trouver.

Ensuite l'espace. Tout se joue dans les lignes de fuite. X, Y, Z. Prenez votre Y et votre Y, abscisse et ordonnée, vous aurez un plan. Rajoutez-y un Y, vous aurez le volume qui, si vous le laissez faire, remplira toute la Zone : espace. Nul besoin d'une quatrième dimension, trois suffisent amplement pour vous faire tourner dans un lit.

Pour conclure le tryptique, il me fallut chercher dans les méandres de mon crâne. N'ayant aucune, je dis bien aucune, notion philosophique ou métaphysique autres que celles que me dictent mon bon sens, je fouillai donc dans ce qui me semblait le plus approprié à fournir le troisième élan, celui qui allait me permettre d'enfin trouver le sommeil. C'est donc que la pensée quémandait sa part du gâteau. J'aurais pu me satisfaire du trio freudien, mais je suis plutôt jungien, voyez-vous. Néanmoins, je ne pouvais me permettre de plagier et n'avait plus comme armes que mon raisonnement, mon imagination et mon incroyable envie de dormir. J'en fit donc les trois caractéristiques de la pensée...

Et trouvai qu'il était temps de dormir.