magma analphabète en territoire soudain
Par Cyrille le dimanche 11 avril 2010, 11:28 - Monsieur Proligère - Lien permanent

Monsieur Proligère a un cousin américain qui se nomme La Taupe. C'est un certain Kenneth Bernard qui raconte une partie de son histoire dans un fameux livre à venir aux éditions Attila, intitulé Extraits des archives du district. Lors de notre dernière entrevue, mon ami l'évoquant, ses yeux se mirent à briller. Un pan de son enfance allait se dévoiler.
" Aux abords d'un ruisseau qui n'existe plus et dont le nom a disparu, ce qui fait qu'il est mort deux fois, nous avions pour habitude de nous pencher près des flots sereins et de chercher des tétards. Savions-nous le rapport avec la grenouille ? J'en doute. Ces boules à queue nous fascinaient car elles tenaient dans la main et gigotaient sans cesse. L'idée d'en croquer une nous traversa même l'esprit, mais nous n'eûmes jamais ce courage.
Nous élaborâmes un jour d'été ce que l'on nommera un gigantesque accident, c'est-à-dire que nous prîmes le temps de construire un barrage, où l'amoncellement des cailloux précautionneusement choisi et tout aussi méticuleusement disposés forma une digue spectaculaire qui fit dévier le cours de l'eau, et créa une réserve qui semblait prendre tout son sens. En effet, l'eau y trouva la grâce d'un repos certain et il ne resta plus qu'à y disposer une colonie de tétards."
Là, monsieur Proligère prit le temps de se lever, de s'étirer, de disparaître à l'intérieur de la maison pour ressortir avec deux verres et une bouteille de Corbières Saint-Pierre les vignes à peine débouchée. Je remplis les verres et il reprit son récit.
" Vous avez déjà vu ces ralentis somptueux, où une goutte d'eau à la proportion toute cinématographique tombe du ciel et vient rompre l'harmonie horizontale de l'étendue. Cela fait comme un cratère vivant, cela creuse et explose, c'est toujours saisissant. On est alors saisi d'une sensation primaire d'émerveillement, tout en sachant l'artifice du gros plan associé au ralenti. Quelque part, toute situation en mouvement filmée en gros plan puis montée au ralenti procure une sensation exacerbée. Bref, nous prîmes un certain plaisir à narrer l'aventure de ce nouveau royaume : c'est une civilisation de tétards qui se forma sous nos yeux enfantins, une civilisation avec ses pouvoirs, ses drames, ses héroïsmes etc... Nous avions autour de dix ans et nous savions que nous étions des dieux. Aussi, vint le moment où la lassitude nourrit nos exigences. Et la colère déferla sur le royaume des tétards.
Je vous laisse deviner la suite : Un magma vulgaire et sans verbe réduisit en cendre, en gouttes dirons-nous tout le nouveau royaume. Le digue céda sous nos jets de pierre, le flot reprit ses droits et emporta tous les espoirs de ces jeunes tétards. Quel plaisir que cette tragédie !"
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